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Abdelmalek EL MALKI

Ancien combattant marocain
Né en 1912
Engagé en 1930

Abdelmalek EL MALKI
Abdelmalek EL MALKI
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Les séquences

Interviewer : Joël Guttman
Traducteur : Ahmed Nokri
Lieu : Foyer Adoma, Bordeaux
Date : 10 septembre 2009

JOËL GUTTMAN – Nous sommes le jeudi 10 septembre et dans le cadre de la mémoire des immigrations en Aquitaine, et de la collecte de témoignages oraux, nous sommes au foyer Adoma en ce jeudi 10 septembre donc, il est à peu près 16h40, moi Joël Guttman pour la partie technique et pour les questions en français, et Ahmed Nokri qui va traduire et avoir le rôle d’interprète.

Retranscription de l’interview

Et on a le plaisir de s’entretenir avec Monsieur El Malki Abdelmalek. Donc déjà on va vous remercier M. Abdelmalek El Malki de nous recevoir, et de répondre à nos questions voilà, donc déjà vous remercier…

ABDELMALEK EL MALKI – Merci beaucoup

Très bien merci à vous ! On va bien sûr parler dans un premier temps de votre parcours d’ancien combattant marocain mais on va, dans un premier temps, s’intéresser à la période de votre vie avant que vous deveniez militaire.

Alors avant de devenir militaire, qu’est-ce que vous faisiez à l’état civil ?

Je vais vous raconter depuis ma naissance au pays jusqu’à ce que j’aie grandi. Lorsque j’étais petit, notre père est mort, il nous a laissés, nous étions quatre enfants. Donc, notre mère était veuve et on était petits, on travaillait. Et j’ai travaillé pour un salaire de douze reals par mois, c’est-à-dire un real par mois à l’époque, oui. Donc lorsqu’on a grandi, le fait de travailler… je me suis rendu compte que le travail au civil, je ne m’en sors pas, donc je me suis dirigé vers l’armée pour m’engager.

Les gens qui faisaient des aller-retour de l’armée, je voyais la tenue de ces gens là, ils étaient bien habillés…ils avaient aussi une solde, de l’argent…

Et là justement, les conditions de travail avant l’armée, c’étaient des conditions, dures ?

Le travail était très, très difficile, donc les jeunes ne pouvaient pas faire ce genre de travail, il fallait être fort, il fallait être solide… donc c’était très difficile.

Et justement, l’armée donc a peut-être été une solution pour votre vie, mais comment vous avez entendu parler de la possibilité de pouvoir vous engager militairement ?

Donc, le travail était difficile. La journée valait 6 reals par jour, c’était très, très… pas cher ! Elle n’était pas chère. Mais l’argent donc… il n’y avait pas assez d’argent, il n’y avait pas les billets comme aujourd’hui, aujourd’hui ça… Il n’y avait que le nickel… donc c’est les pièces… C’était le real, le real… 5 centimes de l’époque.

Donc, là on a compris certaines raisons qui vous ont poussées à vous engager, mais est-ce qu’il y en avait d’autres, par exemple le port de l’uniforme, une meilleure solde, peut-être des conditions de travail? Malgré que, bon, le but d’un militaire c’est de faire la guerre, donc c’était quoi, en dehors du travail trop dur, les raisons de s’engager ?

À cette époque-là, donc, je regardais… Les gens qui faisaient des allers-retours de l’armée, je voyais la tenue de ces gens-là… Donc ils étaient bien habillés… donc ils avaient aussi une solde, de l’argent… Donc j’ai dit, « Cette vie en tant que civil ne m’apporte pas grand-chose. Pourquoi ne pas m’engager ? » Et c’est comme ça que je me suis engagé.

Et vous aviez quel âge à peu près à ce moment-là ?

Donc j’avais 18 ans, et c’était en 1930.

Et la décision de vous engager, c’est une décision que vous avez mûrie, ça a été sur un coup de tête ? Ça s’est fait comment ? Est-ce que vous vous êtes posés beaucoup de questions, ou dès que vous avez pu avoir la possibilité de vous engager, et bien vous avez foncé, en quelque sorte ?

Oui, je me suis engagé volontairement et c’était à Meknès.

Mes proches n’étaient même pas au courant ! On ne le disait pas…parce qu’ils n’aimaient pas l’armée !

Alors lors de la collecte, beaucoup nous ont parlé du fait qu’ils n’ont pas forcément parlé à leur famille qu’ils allaient s’engager, vous, est-ce que vous en avez parlé, ou est-ce que vous vous êtes engagé, ou vous l’avez dit à votre famille que vous alliez vous engager militairement ?

Il y a très, très longtemps, l’armée n’a pas été aimée. Mais les gens, c’est-à-dire les enfants, pour se débarrasser de leurs parents, ils s’enfuyaient pour aller s’engager ! Donc l’armée c’était une solution… donc, l’engagement.

Voilà, donc il en a parlé à sa famille… À quel moment, avant ou après, en fait ?

Ils n’étaient même pas au courant ! On ne le disait pas… parce qu’ils n’aimaient pas l’armée !

Et est-ce que vous en parliez à votre entourage, les amis, les copains… Est-ce que vous en parliez ? Est-ce que vous vous êtes engagés à plusieurs ? Par rapport à l’entourage, en dehors du cercle familial…

On l’a fait en cachette. Mais lorsqu’on s’est engagés, c’est à ce moment-là qu’ils ont reçu un courrier comme quoi on s’est déjà engagés ! Donc c’était fait d’une manière discrète et en cachette.

Et la réaction, il a eu des échos après coup justement, une fois qu’ils ont été au courant que notamment, en ce qui le concerne, qu’il s’était engagé, il y a eu des réactions négatives, positives, plutôt contents, ou pas ?

Donc en effet, au retour lorsque je suis revenu donc, je suis arrivé avec un petit peu d’argent, des cadeaux, donc ils étaient contents, ils ont dit, « Sois un homme ! ».

Et quels cadeaux, par exemples vous avez apporté à ce moment-là ? Des exemples de cadeaux… vous pouvez nous en dire plus ?

Comme cadeau…pour la sœur, je lui emmenais des babouches, une robe… Pour le frère, c’est une… une djellaba, un ruban. Pour les parents, notamment ma mère, je venais, je lui embrassais la tête et puis je lui ai demandé quand même des excuses… pour qu’elle soit contente ! Je lui ai donné un petit peu d’argent et donc, les parents disaient, « Voilà, maintenant sois un homme… ».

Comment vous avez été recruté, on me parlait souvent de crieurs qui venaient au village, ça s’est passé comment pour vous le recrutement ? Comment on vous a vraiment informé que vous pouviez être recruté ?

Donc il y avait un certain Oleschmi, un officier qui venait dans un véhicule… dans un camion et qui fait l’appel, en tant que crieur. Et il disait aux gens qu’ils pouvaient s’engager dans l’armée, qu’il n’y a pas de problème et que les parents seront libérés et qu’il y aura un retour sans problème.

Une personne qui avait la terre, il aurait pu faire de l’agriculture et faire sa vie, sans problème. Par contre, pour les gens qui n’avaient pas les moyens, comme moi, avec ma mère qui était veuve, s’engager c’était une solution.

Et malgré la présence du crieur, certainement que d’autres jeunes de votre âge à cette époque ne se sont pas engagés dans l’armée, et si c’est le cas, est-ce que vous savez ce qu’ils ont fait de leur vie ? Est-ce qu’ils ont continué à travailler au village, Qu’est-ce qu’ils ont pu faire ? Est-ce que vous avez des exemples, ou pas ?

Il y en a qui ont fait des petits boulots, il y en a qui ont gardé les chèvres, les animaux… il y en a qui ont fait la maçonnerie, il y en a qui sont restés des agriculteurs. Donc chacun a été occupé par quelque chose. Ceux qui sont partis à l’armée, donc qui se sont fait un petit peu d’argent, ils ont construit des maisons.

Et quelle aurait été votre vie ? Là on va extrapoler : imaginez si vous n’étiez pas engagé, vous auriez travaillé dans quel secteur ? C’est une supposition, avec un si…

Si je n’avais pas travaillé ? Il y en a qui sont devenus des voleurs, il y en a qui sont qui ont trouvé des boulots, il y en a qui ont été bien éduqués, qui sont restés chez leurs parents, chacun avait quelque chose et c’est comme ça.

Et si on avait la possibilité de revenir dans le temps, est-ce que vous auriez refait le même choix? Si on pouvait revenir en arrière, s’engager ou non, est-ce que vous vous seriez engagé, si ça pouvait se refaire, bien sûr ?

Une personne qui avait la terre, il aurait pu faire de l’agriculture avec des animaux et tout ça, faire sa vie, sans problème. Par contre, les gens qui n’avaient pas les moyens, comme moi, avec ma mère qui était veuve, on n’avait pas les moyens. C’était donc une solution.

Vous auriez fait le même choix donc ?

Tout-à-fait, voilà.

Et là on va aborder justement votre vie militaire : quelles grandes opérations, ou moins importantes, vous avez connues ? Quelle grande guerre ou bataille ou opérations ?

Lorsque je me suis engagé à Meknès, on a commencé par nous entraîner… On a commencé par un entraînement… Prendre les fusils, les démonter et les remonter. Donc démontage – remontage. On nous mettait des bandeaux sur les yeux pour, lorsqu’il y a une opération, qu’on soit opérationnel… pour qu’on reconnaisse aussi les armes qu’on a.

L’entraînement a duré un an et demi. On s’entraînait avec les grenades, les mines, par rapport aux avions… Et on  nous a dit, « Si vous n’avez plus de munitions, d’armes, un bâton est plus efficace qu’un fusil ! ». C’était un entraînement. Après cet entraînement, on est allé en Chine…

Oui… en Indochine… Est-ce que vous avez visité, enfin… visité n’est pas le mot exact. Est-ce que vous êtes allé dans d’autres pays ? D’autres endroits que l’Indochine ? Est-ce que vous avez mené d’autres batailles, ou non ?

Donc, nous étions en Indochine… c’est l’Indochine.

Et là, ça s’est passé comment ? Vous étiez en bateau certainement, ça s’est passé comment les conditions pour arriver en Indochine ? On rappelle que là, vous alliez faire la guerre, donc déjà, ça s’est passé comment le voyage ? Dans quelles conditions ?

Par rapport à notre préparation pour aller en Indochine, il y avait des trains qui ramassaient tous les militaires, ça allait de Marrakech jusqu’à notre rencontre à Oujda, la ville où on s’est tous accumulés [rassemblés]. Le soir, on a pris le train vers Tlemsen puis Sidi Bel Abbès jusqu’à Oran. Et de Oran, on a pris des camions pour partir.

Et combien de temps a duré d’ailleurs le voyage jusqu’en Indochine ? Est-ce que vous avez une idée du temps dans vos souvenirs ?

Après huit jours, il y a un bateau, le Pasteur, qui nous a pris de Oran jusqu’à l’Égypte et de l’Égypte jusqu’au Yémen et du Yémen jusqu’à Singapour et de Singapour jusqu’à une ville dont je ne me souviens pas le nom et après, c’était jusqu’à Saïgon. Dans ce bateau-là, il y avait une cinquantaine ou soixantaine de personnes.

Notre voyage continue… Lorsque nous sommes arrivés à la place de Cap Saint-Jean, on a pris Tonkin puis un petit bateau jusqu’à Hai Phone… Et de Hai Phong, on est parti, on nous a donné des masques et des moustiquaires parce qu’il y avait beaucoup de moustiques.

Et ça c’est quand vous êtes arrivés… donc les moustiques, dans les souvenirs, c’est ce qui vous frappe le plus ?

Si on ne mettait pas le masque, ça nous bouffait la nuit. On est restés là-bas presque huit jours, ensuite ils nous ont amené dans un endroit nommé Hải Dương.

On nous a donné des masques et des moustiquaires parce qu’il y avait beaucoup de moustiques… Et si on ne mettait pas le masque, ça nous bouffait pendant la nuit !

Et  là vous souriez quand vous parlez du souvenir des moustiques, mais quel était le moral à ce moment-là ? Parce que vous arrivez sur un lieu de conflit, donc c’était quoi le moral à ce moment-là ? La peur, l’angoisse d’être loin de sa famille, c’est quoi qui prédominait ?

Lorsqu’on entendait les tirs, en effet, on avait peur, c’est normal, on a peur. Lorsque nous sommes arrivés là-bas, c’était un colonel qui nous a répartis en groupes. Moi, j’étais à Djallouk et là-bas, on a eu notre poste, avec un groupe, et on a commencé à nous préparer. À ce poste-là, nous avons tout préparé pour nous cacher, pour préparer les fossés. Le « fossé », c’était des tranchées pour pouvoir sortir de l’autre côté, pour que l’ennemi ne nous voit pas.

Alors évidemment les conditions de combat, c’est toujours dur évidemment, est-ce qu’il y avait d’autres conditions… enfin, est-ce qu’il avait… est-ce que vous mangiez à votre faim par exemple, chaque jour ? On rappelle que vous êtes sur un conflit, néanmoins qu’est-ce qui vous manquait à ce moment-là ? Est-ce que vous pouviez manger, boire, avoir un petit peu… de qui se reposer, ou pas du tout ?

Il y avait de quoi manger… Ceux qui restaient sur place, il y avait du riz, des boites de riz, il y avait des macaronis… Et, pour ceux qui se déplaçaient en marchant, il y avait une ration individuelle. Il y avait quand même des rations, trois fois par jour : le matin, le midi… Ceux du matin il y avait des cigarettes, il y avait de quoi manger pour le petit déjeuner… À midi il y avait de la viande

AHMED NOKRI – Et pour le soir ?

Donc pour ceux qui se déplaçaient, donc  qui sortaient de leur poste, ils avaient le soir, un morceau de viande ou de poisson et ils avaient du pain… et ils avaient aussi un stylo et des papiers, parce qu’ils sont dehors… pour prendre des notes…

JOËL GUTTMAN – Et est-ce que vous avez été en contact avec la population civile en Indochine ? Est-ce que c’est arrivé que vous soyez au contact et quel regard portaient-ils sur vous, en tant que militaire bien sûr… ?

Oui, on a rencontré certains, on a fait des connaissances, on les a côtoyés mais ils étaient dangereux parce qu’ils étaient surprenants. Donc nous avons côtoyé certains… on a appris leur langage. Mais une seule chose à savoir, c’est qu’ils ne donnent jamais… où est l’ennemi ! C’est-à-dire, ils ne voulaient pas nous indiquer où était l’ennemi. Une fois, on en a même pris deux : il y en a un sur lequel on a passé un camion pour donner exemple en terme de torture, et l’autre il a dit, « Même si vous me faites la même chose, je ne dirai rien du tout ». Rien. Walou !

Une seule chose à savoir, c’est qu’ils ne donnent jamais…où est l’ennemi ! Rien. Walou !

Et là, vous parliez que vous aviez appris à connaître le langage. Vous souvenez-vous de quelques mots que vous employiez ? Quels mots, par exemples vous aviez  appris ? Je ne sais pas… bonjour, merci…

« Han yam », mon ami,

« Lei dei », viens !

« Di dao ? », ça veut dire « Où tu vas ? »

« Quin a ji ? », comment tu t’appelles ?

« Han yam, douay », J’ai faim…

« Han yam, qui zi tenao ? », est-ce que tu as des enfants ou pas?

« Han yam, hai ! Hai tenao », oui j’en ai deux ! Deux enfants.

« Di dao may ? Di chai », où tu vas ? À la maison.

« Han yam, donne-moi han toh », donne-moi une cigarette, à fumer…

« Kan ya dao ? », où elle est ta maison ?

« Quoi kan ya ? Het ! », je n’ai même pas de maison, du tout ! (rires)

Ils te donnaient quelqu’un avec qui tu travaillais, des femmes qui venaient travailler chez toi… Mais cette personne, tout son boulot, c’est de chercher des informations qu’elle donne, qu’elle transmettait à l’ennemi. Elle est là en tant que… taupe ! Mais elle ne te donnera jamais d’informations sur l’ennemi. Voilà leur travail !

Et là, c’est vrai que là… c’est un moment fort sympathique là, ces quelques mots…

Est-ce que vous vous rappelez dans quelles conditions vous avez pu échanger, parce qu’on rappelle que vous êtes militaire, donc ça s’est fait dans quelles conditions ?  C’était avec des jeunes de votre âge, des familles ? C’était lorsque vous étiez sur une opération ? Ça s’est passé concrètement… est-ce que vous avez des exemples ? A quel moment avez-vous pu échanger comme cela ?

On les a eu parce c’était des prisonniers qu’on a eu… ils venaient nous côtoyer. Ils discutaient avec nous en nous demandant qui sommes-nous, d’où nous venons etc… Donc c’est comme ça qu’on les a rencontrés.

Est-ce que vous pouvez nous parler également de vos relations avec les autres combattants ? Par exemple, est-ce que vous arriviez à échanger avec des Sénégalais, des Algériens, des Français ? Ou restiez-vous qu’entre Marocains à ce moment-là ?

En termes de groupes, chaque armée, donc chaque groupe, était d’un pays. Donc les Marocains ils étaient seuls, les Tunisiens, les Sénégalais… [des groupes] Il y en avait aussi à un moment donné par grade, mais c’était le regroupement par pays qui prédominait, même s’ils avaient la même tenue, la tenue française. Mais c’était par groupe.

Et quelles étaient vos relations avec vos supérieurs en dehors de la hiérarchie proprement dite ? Est-ce que vous sentiez quand même que c’était des rapports de respect de sous-officier, officier, à vous ?

Il y a eu une bonne organisation. L’officier, c’est l’officier, il y avait un certain respect. Chaque groupe restait à sa place mais tout était bien organisé, parce que c’était une compagnie qui avait son hôpital, ses services, elle avait tout ce qu’il fallait, donc nous n’avions besoin de rien. Donc voilà, c’était tout bien organisé.

Là, lorsque je suis tombé dans l’eau, ils ont quand même essayé de tirer. Ils ont dit : « Il est mort, il est mort ! ». Le lendemain matin, j’ai attendu que des gens passent…à ce moment là, je suis sorti. J’étais plein de bêtes qui se trouvaient dans l’eau qu’on appelait « ealaqa » (sangsue). C’est comme ça que j’ai eu mes galons de caporal avec une médaille militaire, pour me féliciter pour mon courage.

Et est-ce que vous êtes resté homme du rang ? Ou est-ce que vous avez eu la distinction de 1ère classe, ou un grade? Ou vous êtes resté homme du rang ^pendant cette période ?

Donc, je n’ai eu des grades que lorsque je les méritais. Pour mériter ça, il fallait sortir la nuit, sans chaussures, sans casque et donc discret… et on allait dans des lieux de passage de l’ennemi parce qu’il passait en faisant un transit, donc un trafic de porc, de produits… On allait là-bas !

Une nuit, on est parti une douzaine avec notre supérieur et nous nous sommes rendus compte à un moment donné qu’on était encerclés. Ils disaient : « Halte, halte, Marocains ! ». Ils nous ont dit : « Arrêtez les Marocains, sinon on vous tue ! ».

Lorsqu’on était encerclé, ils nous ont demandé de lever les mains, ils nous ont dit : « Posez vos armes et avancez ! »… sans rien du tout… Ce qu’on a fait ! On a approché, ils nous ont fouillés. Les grenades, on a tout jeté ce qu’on avait sur nous, les ceintures pleines d’armes pareil et voilà !

Il y avait du monde derrière, et du monde devant, on est encerclé, ils nous ont amenés jusqu’à ce qu’on soit arrivé sur un petit pont qui était sur l’eau. Et là, je glisse et je me retrouve dans l’eau… et je pars !

En glissant dans l’eau, j’ai essayé de partir en tâtonnant jusqu’à la bordure… Et là, je suis resté. Je me suis accroché à des plantes jusqu’au lendemain matin…

Là, lorsque je suis tombé dans l’eau, ils ont quand même essayé de tirer dans l’eau. Ils ont dit, « Il est mort, il est mort ! ». Le lendemain matin, j’ai attendu que des gens passent… à ce moment-là, je suis sorti, j’étais plein de bêtes qui se trouvaient dans l’eau qu’on appelait « ealaqa » [sangsue]. « ealaqa », c’est comme des sortes de racines… et voilà !

Donc voilà, au retour, j’ai vu les copains. La première chose qu’ils ont fait, c’est de me débarrasser de ces « ealaqa » (sangsues), ça suce le sang ! Avec des cigarettes, ils les ont cramées et ça tombait, ça tombait… On m’a amené un café et puis ils m’ont embrassé en me demandant comment j’avais fait pour rester vivant ! Et les autres, on ne sait pas où ils les ont amenés… C’est comme ça que je m’en suis sorti !

J’ai raconté tout ça à mes copains. Puis, quand j’ai terminé, le capitaine de la compagnie a demandé aux autres « qu’est-ce que vous en pensez ? Il a pu s’en sortir ! Il a pu rester vivant ! Qu’est-ce qu’on peut lui faire ? »… C’est là qu’il a dit que je méritais un grade. Donc j’ai eu mes galons de caporal avec une médaille militaire, pour me féliciter pour mon courage.

Et là, ça s’est passé comment justement quand on vous a remis les galons ? De la fierté, bien sûr, mais ça a été une cérémonie protocolaire, ça s’est passé comment ? Vous vous souvenez de ce moment où vous avez eu votre premier grade, de caporal en l’occurrence ?

Pour avoir le premier grade, en effet, il y avait une petite cérémonie parce qu’il a fallu que le capitaine demande qu’il y ait cette remise de grade. Après, il y a eu le retour… après l’engagement de dix-huit mois, c’était le retour.

Tout le monde a embarqué à bord du Pasteur, des musulmans et des chrétiens ensemble donc de Haï Phong jusqu’à Oran et de Oran, chacun est descendu dans son secteur. Ceux qui sont montés en France, ceux qui étaient de Oujda, Taza, Casablanca jusqu’à Marrakech. Là, on nous a donné notre solde par rapport à notre engagement. Ils ont regardés dans la caisse d’épargne qu’ils avaient, on nous a donné 700 000 reals. Ensuite, on a regardé au niveau des permissions, il y en a qui avait les trois mois ou pas. En fonction de ça, tout a été fait.

Et qu’est-ce qui s’est passé pour vous à ce moment-là : vous avez été démobilisé, vous vous êtes à nouveau réengagé ?

Donc lorsque tu termines ta permission, il y avait un appel et on te demandait si tu voulais te réengager. Si tu voulais arrêter, tu arrêtais, voilà.

Et vous, qu’est-ce que vous avez fait justement : vous vous êtes réengagé ou arrêté ?

Je me suis réengagé, j’ai fait un deuxième retour en Indochine, un deuxième séjour de quatre ans !

Et là, ça s’est passé comment, dans les mêmes conditions ? Après, pour repartir, le trajet, la même manière ? Le même bateau ? Mêmes villes traversées ? Ou c’était différent ?

Le deuxième bateau, il s’appelait Skaugum [il dit chewingum], ça n’était pas le Pasteur. Ce qu’avait fait le Pasteur, le Skaugum l’a fait vers Saïgon donc c’était le même chemin.

On était encore dispatchés en Indochine mais le temps, le climat étaient très dur, c’était très serré donc 53-54, c’était très très dur.

Nous avons été dispatchés… On était à Jan cai dim [?] et puis à Thai Binh. Et ce jour-là, on est sorti en opération, il n’y avait rien du tout… Ni chien, ni porc, ni… Personne ! Il n’y avait rien ! Rien ! Walou ! Les gens qui comprennent le langage de ce silence disaient que s’il n’y avait personne, c’est qu’il se préparait quelque chose de grave.

Lorsque nous sommes allés… On ne s’est pas rendu compte qu’ils nous suivaient dans l’eau ! Et lorsqu’on est arrivés au coucher de soleil dans un village, ils se sont mélangés avec nous. On ne s’en est même pas rendu compte !

Ça a éclaté, on ne savait  plus par où ça tirait, on ne savait plus qui dit quoi, qui commande, qui fait quoi ! Donc lorsque ça a attaqué, il fallait se sauver avec son corps… Tout le monde a laissé tout… Si certains ont pu s’échapper, ils l’ont fait avec leur fusil, tout simplement, sinon ils ont tout laissé. Donc, plus rien !

Nous avons poursuivi notre chemin et nous n’avions rien ! Seulement la radio qui nous disait de rester jusqu’au lendemain et qu’ils viendraient nous chercher.

Les gens qui comprennent le langage de ce silence disaient que s’il n’y avait personne, c’est qu’il se préparait quelque chose de grave.

Lorsqu’on est revenu au village, le lendemain, on nous a demandé ce qui nous manquait… Chacun a dit qu’est-ce ce qu’il a laissé. Et à midi, on a tout eu ! On a eu l’armement, on a été ravitaillés… Ce que je te dis, c’est en 1954.

Nous sommes restés là-bas, en ce temps-là c’était Dien Bien Phu. Dien Bien Phu, c’est une ville et non pas une personne… Et elle a été encerclée et même reprise par les Viets. Nous, nous étions en train de surveiller l’aviation mais toute la ville a été encerclée et prise. Nous avions eu le message comme quoi Dien Bien Phu a été prise avec tous les généraux, les armées…avec tout ! Donc Dien Bien Phu a été prise malgré les interventions des parachutistes. Parce qu’il y en a plein qui sont tombés, qui  ont été tués ! On a eu le message et on nous a dit « maintenant cessez le feu ». C’était la fin, donc en 1955, il ne fallait plus tirer aucun coup de feu… Nous sommes restés surveiller les avions et donc, on attendait qu’on nous dise « c’est fini ! ».

Un jour, les Viets et nous, nous nous sommes présentés avec leur armée, leur groupe et nous aussi. On s’est touché la main, puis chacun a pris son chemin. Nous avons quitté Saigon, pour Hanoï puis Hai Phong jusqu’à Touraine et à chaque fois qu’on passait… qu’on quittait la ville, c’était les autres qui l’occupaient… Les viets… On est resté à Touraine un an…

Dien Bien Phu a été prise malgré les interventions des parachutistes. Il y en a plein qui sont tombés, qui ont été tués ! On a eu le message et on nous a dit « Maintenant cessez le feu ».

Donc… Nous y sommes restés pendant un an, puis on est revenu à Saigon pour surveiller ce qui restait du matériel de la France… Les camions, les fusils, tout ce qui restait. Jusque-là, on est resté à Saigon, puis les américains sont arrivés et moi j’ai surveillé les avions des américains.  J’ai demandé si je pouvais monter dans l’avion américain. On m’a répondu que oui, « Il n’y avait pas de problème ! ». Et quand je monte, il était composé de trois étages. Il n’était bourré qu’avec des boites. Moi, je ne sais ce qu’il y a dedans…

Mais l’Américain n’allait pas au resto ailleurs… Il sortait une natte, il la met par terre, il sort sa boite et il met tout ! Il y avait…plein de choses ! Des bonbons, des gâteaux et il mangeait jusqu’à ce qu’il n’ait plus faim puis il laisse tout. Il part.

Un jour, ils nous ont appelé et ils nous ont dit : « Vous les Marocains, vous allez repartir au Maroc ». On était dans une place qui s’appelle Guenini (?). On nous a rassemblés, on a fait le défilé pour rentrer. Il y avait tout le monde, chrétiens et musulmans, donc toutes sortes d’armées sauf les nouveaux qu’on a envoyé dans une autre place nommée Cap Ogiel (?) [Cambodge ?].

Ceux qui sont arrivés après, on les a envoyés dans des lieux qui étaient encore sous l’égide de la France et nous on nous a envoyés au Maroc. Après la permission, on nous a redemandés, si on voulait se réengager. Personne ne voulait, sauf ceux qui n’avaient pas terminé… on leur, « Soit vous vous engagez… », il y en a qui sont revenus en France… Il y en a qui ont arrêté.

Après la permission, on nous a redemandé, si on voulait se réengager. Personne ne voulait le faire…

Et donc là, après ce deuxième séjour, vous êtes retourné au Maroc ? Si j’ai bien compris vos propos, là vous ne vous êtes pas réengagé ? Vous avez été démobilisé après ce deuxième séjour ?

Je suis revenu après ce deuxième séjour, ça suffisait, c’était terminé. C’était en 1956 exactement.

Et là, que s’est-il passé pour vous ? La vie civile, en l’occurrence… Est-ce que vous en avez profité un petit peu de cette vie civile, ou est-ce qu’il a fallu que vous travailliez ?  Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Au retour, je me suis marié avec une jeune fille. Elle avait des petits seins ! Je me suis marié, on a fait la fiesta… On a mis la grande tente, j’ai eu un petit lieu, une terre, pour faire ma vie, donc l’agriculture… J’ai eu trois garçons et trois filles donc six enfants.

Est-ce qu’il peut donner ne serait-ce que les prénoms ?

Melki Al Arabi, Hema, Moustafa, Zohra, Mohammed, Achoura.

Et puis à la démobilisation, certains anciens engagés se sont engagés dans l’armée royale marocaine, est-ce que ça été le cas pour vous? Sinon, est-ce qu’il y avait des raisons particulières ?

Je ne me suis pas engagé au niveau de l’armée marocaine… Mais par contre, je me suis occupé de mes enfants ! Je les ai instruits, ils ont fait leurs études… donc chacun a eu des diplômes… Mais il  y en a qui se sont engagés dans l’armée marocaine ! Le premier, le deuxième et le troisième. Et ils ont eu leur grade… et ils ont leur vie, donc ils sont autonomes. Et en 1975, ma femme est décédée, j’ai continué à m’occuper de mes enfants. Aujourd’hui, ils sont autonomes. Si je m’étais engagé dans l’armée marocaine, qui allait s’occuper de mes enfants ? Il a fallu que quelqu’un soit à la maison. 

Et là, vous aviez un métier à ce moment-là ? Ou est-ce que vous arriviez à vivre sur votre solde militaire ?

Je n’avais pas de solde militaire. Ils ne me devaient rien, je ne leur devais rien. J’étais agriculteur.

Donc, vous étiez agriculteur à votre compte ou vous travailliez pour une société ?

Je ne travaillais avec personne, j’avais ma terre… donc j’avais aussi un puits qui était outillé pour arroser. Je faisais des légumes, donc comme un grand potager, avec des patates, des carottes… Tout ce dont on avait besoin… des oignons… pour la nourriture… Et de ça, j’en vivais et j’en vis encore !

Je n’avais pas de solde militaire. Ils ne me devaient rien, je ne leur devais rien. J’étais agriculteur.

Et là, vous souvenez-vous à quel moment vous êtes arrivé en France ? À quel moment ça s’est passé ?

Donc, je ne suis revenu que lorsque j’ai marié mes trois filles. Tout d’abord, j’ai marié la première, puis la deuxième. Puis, j’ai entendu, avant que la troisième soit mariée, qu’il y avait des gens qui viennent en France, des anciens combattants. Donc je suis allé voir un écrivain public à qui j’ai demandé comment faire pour venir ici. Il m’a demandé de constituer un dossier, il a envoyé une demande à Paris et on m’a envoyé la carte de combattant. Et donc à ce moment-là, j’ai commencé à toucher de l’argent… d’ancien combattant. Et c’est après que je suis venu en France.

Et vous êtes venu directement à Bordeaux, ou vous avez transité par d’autres villes françaises ?

Avant de venir en France, j’ai quand même laissé une des filles s’occuper aussi de la maison, parce que j’avais du bétail. J’en ai vendu pas mal pour garder l’argent à la banque, parce qu’il fallait, pour venir, quand même avoir un compte. Ensuite, comme vous le savez, il y a quand même un consulat à Rabat, l’ambassade, donc c’est là où il a fallu… donc j’ai été les voir et j’ai demandé, « Qu’est-ce qu’il faut faire ? ». J’ai amené les papiers, donc tout ce qu’il fallait pour constituer un dossier, pour avoir un visa. Et lorsque tout a été fait dans l’ordre –il y en avait plein- certains avaient un visa de quarante jours, d’autres de cinquante jours. Donc en fonction de ça, je suis venu à Bordeaux.

En arrivant là, évidemment on est arrivé à la gare, en bus, puis on a demandé et il y a des gens qui nous ont indiqué la Sonacotra. Là-bas, on a été très bien accueillis, ils nous ont donné de quoi nous couvrir, de quoi manger, de quoi nous nourrir.

Et quand vous êtes arrivé à Bordeaux, vous avez été accueilli par un membre de la famille, un ami ? Est-ce que vous aviez des connaissances sur place, ou est-ce que vous êtes vraiment venu seul avec votre valise ? 

Nous sommes venus dans un bus… On a pris le bus depuis le Maroc jusqu’à Bordeaux. Et à Bordeaux, donc on demandé où se trouvait la Sonacotra. Et en arrivant là, évidemment, on est arrivé à la gare, en bus, puis on a demandé et il y a des gens qui nous ont indiqué la Sonacotra. Et on a été accueilli par deux personnes, c’était… Karim et Mohammed, qui nous bien accueillis parce qu’ils nous ont donné de quoi nous couvrir, de quoi manger, de quoi nous nourrir.

Et là juste quelques dernières questions… Votre vie actuelle : comment se passe une journée ? Est-ce que vous avez beaucoup d’activités ? Est-ce qu’il y a vraiment des lieux, on nous a parlé de Saint Michel, que vous affectez, que vous aimez particulièrement ? Par exemple, est-ce qu’il y a des quartiers… quelles sont vos habitudes ? Votre vie en ce moment, une journée ou quelques activités, juste… ?

Oui, on a des amis, on a plein de copains, on a fait avec des contacts… Il y a des personnes qui nous amènent à manger… par exemple, pendant le Ramadan, il y a la soupe, donc « Harira », qui est fournie par certains… Même le consulat, qui amène aussi !

Et là, qu’est-ce qu’on vous souhaiter de mieux au jour d’aujourd’hui, c’est que vous puissiez rentrer vivre au Maroc ? Avoir ne serait-ce que peut-être la moitié de votre pension, mais pouvoir vivre chez vous auprès de votre famille ? C’est quoi ce que l’on vous souhaiter de mieux ?

Tout d’abord, ce que j’espère, c’est continuer à toucher ce qu’on me doit et puis passer deux mois là-bas et venir ici et ils me payent là… Mais ça se passe bien ici, donc je suis très content et je remercie quand même les gens d’ici, et notamment au niveau de la France, parce qu’ils ont fait pas mal de choses. Une bonne organisation et il n’y a pas de discrimination… et ils sont très organisés, que ce soit au niveau du bus ou dans l’administration… et c’est pourquoi je leur tire mon chapeau donc les remercie ! Ensuite, quant aux amis que j’ai ici, on passe des bons moments, on parle de nos vies, de nos amours, des soirées… On a tout ce qu’il faut ! Et je suis content et je vous remercie, je remercie tout le monde…

Avec les amis que j’ai ici, on passe des bons moments. On parle de nos vies, de nos amours, des soirées…

Et nous, on vous remercie, bien sûr. Donc on était le jeudi 10 décembre 2009, au Foyer Adoma, 151 cours du Médoc à Bordeaux, moi, Joël pour O2 radio, Ahmed NOKRI pour les questions et l’interprétariat. Et on remercie tous les deux, n’est-ce pas Ahmed ? Monsieur ABDELMALEK EL MALKI de nous avoir reçu ici, et d’avoir répondu à nos questions, dans le cadre de la collecte des témoignages oraux avec le Rahmi. Voilà Ahmed… On vous remercie à nouveau très chaleureusement ABDELMALEK EL MALKI. Voilà, merci à vous !

Merci à vous aussi qui êtes venus nous voir pour avoir de nos nouvelles et aussi pour transmettre de nos nouvelles. Et merci encore, et merci encore, et merci encore !

Merci beaucoup, beaucoup et merci à la France qui ne fait pas de distinctions entre noirs et blancs ! Donc tout est pareil… Merci à vous et merci beaucoup !

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Interviewer : Joël Guttman
Traducteur : Ahmed Nokri
Lieu : Foyer Adoma, Bordeaux
Date : 10 septembre 2009

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