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Safdi HAMMADI

Ancien combattant marocain
Né en 1926
Engagé en 1947
Arrivé en France en 1998

Safdi HAMMADI
Safdi HAMMADI
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Les séquences

Interviewer : Joël Guttman
Traducteur : Aziz Jouhadi
LieuALIFS, Bordeaux
Date : 23 mars 2009

JOËL GUTTMAN – Le Rahmi, Réseau Aquitain sur l’Histoire et la Mémoire de l’Immigration, est en charge de promouvoir et développer l’action autour de la mémoire et l’histoire de l’immigration en Aquitaine, en lien avec la Cité Nationale sur l’Histoire de l’Immigration. Dans ce cadre de collecte de témoignages oraux, voici l’entretien de Mr Hammadi Safdi, ancien combattant marocain, réalisé le lundi 23 mars 2009 dans les locaux de l’association ALIFS, 9 cours Pasteur à Bordeaux, par Aziz Jouhadi, bénévole à ALIFS, et Joël Guttmande O2 radio.

Retranscription de l’interview

Oui, donc…bonjour ! Est-ce que vous pouvez nous parler de la période de votre vie, avant de devenir militaire ?

SAFDI HAMMADI – D’accord, je suis d’accord, je suis à votre disposition, à tout, tous les renseignements que vous voulez je vais donner, ce que… je vais le dire… ce que j’ai fait, je vais le dire.

AZIZ JOUHADI [ Traduction ] – Il disait, bon il est à notre disposition pour tout les renseignements, sur ce qu’il voulait dire… Je vais lui répéter la question par rapport à sa vie, ce qu’il faisait avant d’être militaire…


Qu’est-ce que vous faisiez avant d’être militaire ?

Alors, je vais commencer au début quand j’étais jeune. Alors…la première fois j’étais agriculteur. Agriculteur…et en même temps je travaille comme les autres, j’ai travaillé là où là, où là…comme nous sommes des jeunes ! Le moment quand je suis arrivé au village, je rentre dans l’armée royale… à l’armée française.

[ Traduction ] – Bon, avant il était agriculteur, il travaillait dans l’agriculture, voilà, et quand il est arrivé à l’âge, majeur, bon, l’âge, bon, il dit il s’est engagé dans l’armée française.


De quelle région êtes-vous originaire ?

Je suis de la région de Rabat au Maroc, euh…c’était la préfecture de Khémisset.

[ Traduction ] – Donc il nous dit… je lui pose la question de quelle région il était, donc… Il a répondu qu’il est de la région de Rabat, vers la préfecture de Khémisset…


J.G – Et comment vous avez entendu parler de la possibilité de vous engager ? De devenir militaire ?

A ce moment là, il y à la guerre qui tourne. La guerre qui tourne entre la France et l’Allemagne, et tout ça… Alors, à ce moment là, les Français ils ont pris un camion, il rentre dans le souk…dans les marchés, il rentre et il dit : « Alors si vous voulez entrer à l’armée, embarquez dans le car. Si vous voulez vous engager dans l’armée française, vous rentrez, voilà le car à votre disposition ». « Bon d’accord ! ». Alors je suis monté dans le car, je suis rentré à Kénitra, avant il s’appelait Port Lyautey, Kénitra, et j’ai été engagé pour quatre ans, et… le 15 juillet 1947…je suis rentré dans l’armée française.

Les Français, ils ont pris un camion, et ils sont rentrés dans le souk… Ensuite ils ont dit : « Alors si vous voulez entrer à l’armée, embarquez dans le car ! »

A.J [ Traduction ] – Il nous disait…que le recrutement se faisait de la manière suivante… : il y avait un militaire qui est arrivé avec un camion dans le marché hebdomadaire, le souk, du, du village, et il demandait aux gens pour ceux qui veulent s’engager, qu’ils montent dans un bus qui était affrété à ce sujet là. Et, le monsieur dit qu’il s’est engagé à Kénitra, l’ex Port Liautey, en… 15 juillet 1947.


J.G – Voilà, on a compris comment ça s’est …passé, mais qu’est-ce qui vous a motivé ? Qu’est-ce qui vous a décidé, qu’est-ce qui vous a motivé pour vous engager ?

Pour l’armée ? ben… là, pourquoi je suis rentré dans l’armée, je vais parler en français. L’armée et bien, j’étais très content, je vais rentrer dans l’armée roya… l’armée française ! L’armée française, il y a des soldats, on a vu comment ils ont fait la guerre et tout ça, on a besoin de ça, de faire nous aussi la guerre ! Le moment quand, avant de monter, de monter dans le car, ils disent « Est-ce que vous voulez vous engager volontairement ? ». Alors à ce moment, on se sent jeune, on ne savait pas qu’est-ce ce qu’on va faire. Donc s’engager et être militaire ça serait bon homme encore de plus, et ben on s’est engagé ! C’était le problème, y’a pas de problème de vivre comme ça ! On a vivre [vécu] bien au Maroc ! Moi, je te dis qu’on a bien vivre [vécu] au Maroc, mais seulement, voilà le problème comment on s’est engagé… Nous sommes des jeunes. On est rentré à l’armée royale.

L’armée française, il y a des soldats, on a vu comment ils ont fait la guerre et tout ça…nous aussi on a besoin de ça, de faire nous aussi la guerre !

A.J – Coup de tête ? Hein ? Coup de tête ?

Tout à fait…

[ Traduction ] – Voilà… pour lui l’engagement… il s’est engagé, comme ça, parce qu’il était jeune, sur un coup de tête… Il ne savait pas ce que cela veut dire, il voulait simplement être militaire et c’est tout ! Et c’était pas question…enfin par nécessité euh… matérielle… voilà !


J.G – Et là, quel âge aviez- vous à ce moment là quand vous vous êtes monté dans le fameux car ?

Deux fois, deux fois que je montais dans le bus militaire. J’ai passé la visite, il m’a dit, « Vous êtes très jeune encore ! ». Alors il m’a fait le retour… À l’année prochaine, et je fais la même chose ! Alors à ce moment là, il ouvre la porte « Tu veux rentrer ? »…et je rentre !

Et là, est-ce que vous avez été motivé par exemple à ce moment là pour venir avec des amis, de la famille ?

Oui ! Nous sommes des jeunes à ce moment là… Il y a trois, quatre, on discutait « Est-ce qu’on va rentrer à l’armée ? Qu’est-ce qu’on va faire ? etc. ». Bon on a décidé deux, trois, qu’on rentrait dans l’armée ? « Allez, on va y aller aujourd’hui, on va y rentrer ! », on a décidé de rentrer, on est rentré ! C’est tout.

Voilà, on a bien compris, et…euh, sinon autour de vous en dehors des deux ou trois personnes qui se sont engagées en même temps que vous, est-ce que vous en connaissez d’autre qui se sont engagées ? Soit plus tôt, soit après ? Est-ce que vous en connaissez, également, les raisons qui les ont poussées ? Est-ce que ce sont les mêmes ?

Oui, voilà le problème…voilà le problème ! Les jeunes qui sont rentrés à l’armée française avant nous, ils étaient bien habillés, avec l’armement et tout ça… Nous, qu’est-ce qu’on va faire ? On a besoin nous aussi ! On va faire comme les autres. C’est tout qu’est-ce qu’il y a ! Et le moment quand on est rentré dans l’armée roya…quand on est rentré à l’armée française… On a signé. On s’est engagé donc on a signé ! C’est obligé, on va continuer jusqu’au bout des 4 ans qu’on s’est engagé. Et en même temps on a compté lui dans l’armée…

Les jeunes qui sont rentrés à l’armée française avant nous, ils étaient bien habillés, avec l’armement et tout ça… Nous, qu’est-ce qu’on va faire ? On va faire comme les autres !

A.J [ Traduction ] – Euh… donc, il a vu des gens qui étaient déjà engagés dans l’armée, donc qui étaient très bien habillés, donc tout ça… Donc lui, il voulait faire la même chose. C’était ça son truc, voilà…


J.G – Oui…quelle a été la réaction de, de son entourage, la famille, les proches, quand il a décidé de s’engager ?

Non… ma famille, mon père, on est parti sans demander lui [sans lui demander] !

Mais il ne savait pas mon père ! Il ne savait pas qu’est-ce que je voulais faire…il ne savait pas ce que je voulais faire parce que j’avais l’âge ! Alors là, il n’a rien à dire. Je rentre, je rentre pas, mon père il ne rentre pas dans mon affaire parce que j’ai plus l’âge [je suis majeur]… Je vais aller faire ce que je veux ! Ce n’est pas lui qui commande à ce moment là ! Quand j’étais assez l’âge [assez vieux], ça y est, j’ai quitté la main de mon père !

Voilà… Mais est-ce qu’il était favorable ou pas, même s’il n’avait pas son mot à dire… Est-ce qu’il était d’accord néanmoins ?

Non…non…non. Ah non ! Comme je t’ai dit la première fois. Je rentre à l’armée et je suis jeune, et mon père il m’a suivi. Et l’année prochaine [suivante], j’étais plus loin de mon père et je me suis engagé… Et il savait pas si j’étais engagé ou si j’étais pas engagé !

A.J [ Traduction ] – Ce qu’il veut dire… C’est qu’il s’est engagé malgré le désaccord de ses parents. Parce que le père, la première fois déjà, il l’a suivi, donc il l’a rattrapé. Et la deuxième fois, il était loin de la famille, donc le père il était pas au courant.


J.G – Et parmi les autres jeunes de votre génération, donc de votre même âge à cette époque là, ceux qui ne ce sont pas engagés, qu’est-ce qu’ils ont fait de leurs vies ? Ils ont continué à être agriculteur, notamment ?

Ah non… chaque type il va faire ce qu’il veut, chaque type va faire ce qu’il veut… Moi j’ai choisi de faire l’armée, l’autre il a choisi de faire autre chose… Chacun son…son…son travail ! Moi je décide que je veux aller à l’armée. Non l’autre il dit « J’ai peur, je veux pas y aller ! ». Chaque type il va faire ce qu’il veut. Moi je décide je rentre à l’armée, n’importe quoi des choses [et c’est tout] !

A.J [ Traduction ] – Donc bon, apparemment les autres…bon, ils ont continué leur vie… comme ils le souhaitaient. Lui il a décidé de rentrer, s’engager, il s’est engagé donc point final… Il n’a pas écouté les autres !


On a discuté, mais je n’ai pas écouté. Excusez-moi, je l’ai pas dit la première fois… J’ai décidé de rentrer dans l’armée, je rentre dans l’armée. Même il m’a dit « Non, tu fais pas, etc. », je décide, je perds ou je gagne, je rentre !

Je décide que je m’engage, je m’engage ! Et j’étais engagé dix ans ! Ça, il y a pas de problème, je vais pas reculer, je veux pas reculer ! Quand j’ai donné une parole, je la tiens.

J.G – Voilà, vous ne vous êtes pas posé de questions. C’était « Je m’engage ! », il n’y avait pas de doutes, et des questions, néanmoins ?

Je décide que je m’engage, je m’engage ! Et j’étais engagé dix ans ! Ça, il y a pas de problème, je vais pas reculer, je veux pas reculer ! Quand j’ai donné une parole, je rentre.

A.J [ Traduction ] – Il a décidé donc c’est fait. Jusqu’au bout, voilà !


J.G – Et si vous n’étiez pas parti au combat, si vous ne vous étiez pas engagé, euh… Qu’est-ce qu’aurait pu être votre vie ? Vous le savez ou vous n’imaginez pas, car vous aviez vocation de vous engager, tout simplement ?

Et beh, à ce moment là, quand… si j’ai pas rentré dans l’armée, je vais faire autre chose encore, pas de problème ! Peut-être je vais faire un commerce, peut-être je vais…quelque chose comme ça, c’est obligé ! Il faut que je vais [j’aille] le chercher le travail, mieux que agriculteur… Mais comme nous sommes des jeunes, on ne connaît pas comment on va faire. Alors on a décidé de rentrer à l’armée royale [française].

A.J [ Traduction ] – donc… de toute façon, s’il ne s’était pas engagé, il aurait fait autre chose, commerce ou agriculture… On ne sait pas ! Enfin, il était encore jeune, donc il ne savait pas quoi faire exactement…


J.G – On a bien compris votre motivation, bien sûr, mais, si c’était à refaire, est-ce que vous referiez le même choix ?

Oui, si ils m’ont accordé de rentrer à l’armée royale[française]… Non moi je t’ai dit, je suis militaire, j’ai pris l’habitude d’être militaire, j’ai fait quinze… J’ai fait [Jusqu’à] l’âge de la retraite et tout ! Moi j’étais très content, je continue à l’armée ! Mais c’était obligé que je quitte… obligatoire que je quitte…

A.J – Mais si vous pouviez revenir en arrière, au moment de votre engagement, vous le refairiez ?

Alors là, si on va… C’est-à-dire on décide comment vous avez dit ce monsieur là… Je décide la même chose, je veux faire l’armée ! Pardon,excusez-moi. Et moi je te dis je suis rentré dans l’armée et je reste dans l’armée, jusqu’à maintenant je suis à disposition de l’armée. Et j’avais l’habitude de l’armée ! Et je te donne ma parole, si je… je ne suis pas changé ! Je n’aurais pas changé pour faire civil ou faire comme ça, je suis là dans l’armée

Si c’était à refaire ? Je décide la même chose, je veux faire l’armée ! Je n’aurais pas changé pour faire civil ou comme ça…non.

A.J [ Traduction ] – Voilà, j’espère que vous avez compris ce qu’il a dit. Si c’était à refaire, il referait la même chose. Donc lui il a choisi, c’est un choix donc voilà !


J.G – Et là justement, on va parler de la vie de militaire et quelles sont les grandes batailles ou les opérations que vous avez connues dans votre carrière ?

Pardon ? Mon travail dans l’armée ? Ah bon, d’accord…je suis d’accord ! Je vais le dire, je vais dire comment c’est au début. Excusez-moi [il ouvre sa mallette].

Alors, si tu veux, alors je vais le dire ce que j’ai fait dans l’armée… De [la] première fois jusqu’à la fin de armée [service]… Mon service est celui-là. C’est tous, les pays que j’ai passé, il est là… Il est là, voilà ! [il montre ses documents]. L’état signalétique de services, c’est celui-là !

Oui juste une question, c’est quoi ce document… juste ce document ?

A.J – C’est l’état signalétique de l’armée qui retrace tous les passages, son passage dans l’armée française. Il retrace toutes les campagnes qu’il a fait…et tous les pays où il était. Donc là, on voit la compagnie…donc euh…parce que c’est une photocopie…ce que je vois c’est pas… bon, on va essayer de voir !

Donc il y a Maroc Sud…du 06/09/47 au 08/04/48. Il y a là… Madagascar… Du 10/04/48 au 12/04/48. Après, à Madagascar aussi, du 03/06/48 au 20/06/48.

Puis après…il a fait l’Algérie…

[Coupe] Ah attend ! Non. Ah, pardon, non… Je vais le dire comme ça, parce que j’ai appris par cœur !

Alors, la première fois, je rentre dans l’armée, en 1947, et en même temps j’ai embarqué, je suis parti à Madagascar. J’ai passé deux ans de plus… Je retourne de Madagascar, je rentre au Maroc ! Je passe…je calcule…six mois ou un an ou je sais pas, et ils m’ont envoyé à l’Indochine…

Ici ils ont mis l’Algérie…

Excusez-moi, alors, quand je rentre au Maroc, depuis Madagascar, je rentre au Maroc… Je passe un an ou deux ans et j’ai embarqué à l’Indochine. J’ai passé deux ans et demi à l’Indochine…alors deux ans et demi je passe à l’Indochine… En même temps l’armistice était signée entre la France et les vietnamiens. La relation est coupée, tout ça… Je rentre au Maroc ! Je rentre au Maroc et je suis parti Indo…à l’Algérie !

53, je crois, par là…juste le retour de Mohammed 5…oui… Alors je rentre à l’Algérie…alors la guerre se continuait… Les troupes marocaines, les français…ils sont en Algérie… à ce moment de la guerre entre l’Algérie et la France.

Bon, on a passé, je peux pas le dire, un an ou deux ans. Maintenant, y’a des problèmes entre la France et le Maroc et l’Algérie… Alors, qu’est-ce qu’on dit, ils ont dit : « Tous les marocains intégrés à l’Allemagne. Aucun soldat marocain qui reste, aucun soldat marocain dans l’armée française, il faut les intégrer à l’Allemagne. ». Alors je rentre en Allemagne, je continue dans mon service… Comme vous l’avez dit…l’Allemagne… On a quitté l’Algérie, on passait par Oran, par exemple, on rentrait à l’Allemagne !

C’était en quelle année ?

Justement… Exactement… Le retour de Mohammed 6… Mohammed 5 ! 56…50…56 ! Écoute. À ce moment là, à ce moment, le Maroc, il a pris l’indépendance, à ce moment là, et en même temps, nous on rentre à l’Allemagne. On comptait le service, c’est tout… Mais on reste à l’armée française.

[ Traduction ] – Je répète un peu, donc. Au retour de l’Indochine, il était en Algérie, avec les français et… à l’indépendance du Maroc en 1956, il y-avait un ordre que tous les marocains qui combattaient avec les Français en Algérie rentrent en France et partaient en Allemagne. Il est donc resté en Allemagne.


Vous êtes resté en Allemagne jusqu’à… ?

Oui ! Je restais en Allemagne ! Je vais donner mon avis… Alors à ce moment, je suis passé sergent, j’ai passé le grade sergent, il m’a donné une autorisation qui ramène ma femme à l’Allemagne. Alors je vais vivre avec ma femme en Allemagne jusqu’en 1961 par là… Je quittais, je prends la retraite et je sors de l’armée française, je rentre au Maroc définitivement…

Je vais vivre avec ma femme en Allemagne jusqu’en 1961 par là… Quand j’ai quitté l’Allemagne, je prends la retraite et je sors de l’armée française ! Je rentre au Maroc définitivement…

[ Traduction ] – Donc, il est resté jusqu’en 1961 en Allemagne, donc l’année où il a pris sa retraite, et il est rentré au Maroc définitivement, voilà.


J.G – Et là, on va revenir un petit peu en arrière… Quel rôle vous occupiez dans quelle… Est-ce que vous étiez dans l’artillerie, dans quel corps de l’armée était-il ?

Bon alors, je rentre à l’armée française, je rentre en Allemagne et j’avais mes permis, toutes les catégories. Si tu veux … faut pas aller plus loin ! Toutes les casernes que j’ai faites dans l’armée, je les ai faites dans le service auto… J’ai été chef de garage, j’ai été chef de service,

en dépannage et prendre les voitures… Tout ! Tout !

A.J [ Traduction ] – Tout son service pendant ces années là, qu’il a passé au service de l’armée française, il était dans le service auto… Donc dépannage, entretien, mécanique, voilà… Et en Allemagne, il a passé, son permis toutes catégories.


J.G – Et là, qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous ? Bon, bien sûr, c’est la guerre, donc avec tout ce que cela induit… Mais qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous, pendant ces années là ?

La question de … la question de la guerre, y ‘ pas de problème… Y’a pas de problème. [rires]. La première cartouche, deuxième cartouche, l’artillerie, la deuxième

fois on a pris l’habitude. Mais ce qui nous emmerde à nous, en Allemagne… Maintenant nous sommes des civils, hein… Nous sommes des militaires, mais en civils, c’est comme des civils… C’est le neige, « thalaj »… La neige… Beaucoup de neige, à l’Allemagne. Et nous les marocains, on n’a pas l’habitude de la neige. C’est très difficile pour nous, et c’est ce qui nous emmerdait en Allemagne. Oui mais quand même on est logé bien. Seulement quand on va sortir, y’a pas de problème, mais si on rentre, y’a des chambres qui sont chauds, qui sont tout… Mais c’est difficile pour nous les marocains, dans la neige.

Beaucoup de neige en Allemagne. Et nous les marocains, on n’a pas l’habitude de la neige. C’était très difficile pour nous, et c’est ce qui nous emmerdait en Allemagne !

A.J. [ Traduction ] – C’est à dire, pour lui ce qui était très difficile quand il était en Allemagne, c’était la neige. Parce que, ils avaient pas l’habitude de la neige… En tant que Marocains, ils avaient pas l’habitude de la neige. Voilà, c’est ça qui était le plus dur.


Et dans les autres endroits où vous êtes allé, Indochine, Madagascar, etc., vous n’avez pas de mauvais souvenirs ?

Non… Écoute-moi monsieur. Quand je suis (j’étais) de la guerre de l’Indochine, ou Madagascar, ou l’Algérie, c’est la même chose. Il (Ça) m’a fait aucune chose de mal, aucune chose de mal. Comme je suis à l’Indochine, comme d’habitude je suis un chauffeur, et, à l’Allemagne, je suis chef de section, c’est-à-dire organiser une quinzaine de chauffeurs au dessous de moi…de moi, avec ma moto de dépannage, et tout ça… À l’Algérie, c’est la même chose ! Aucune chose qui est très mal… Il était (Ça a été) mal un peu quand on était jeune. Avant de passer le grade ou comme ça…on a merdé ! Et maintenant, de toute façon, c’est bien passé. Pour moi ça s’est bien passé dans l’armée jusqu’à maintenant !

[ Traduction ] – De manière générale, il dit que, enfin, que ce soit en Indochine, à Madagascar, ou en Algérie, ça a été… Bon, il n’a pas…il n’a jamais eu de problème… Il dit que, bon, il était chauffeur, donc voilà. Puis après en Allemagne, il était chef de section, donc il avait quinze chauffeurs sous…sous sa responsabilité, comme sergent-chef. Bon, il a dit une chose qui était emmerdante, c’est que quand ils étaient jeunes, avant de passer le grade, donc bon, c’était un peu, un peu délicat. Sinon, rien de spécial à noter.


J.G – Et, est-ce que vous pouvez nous parler de vos relations avec les autres combattants… d’autres Marocains, Sénégalais, les Algériens, les Français ? Déjà, comment ça se passait entre eux ?

Ah ! Alors à ce moment là, on a été dans le guerre, nous sommes pas à la même place… Y’a des gens qui sont dans la section des voltigeurs, y’a des sections de l’artillerie, y’a des sections de l’aviation. Chacun son métier dans l’armée. Chacun son métier !

A.J – Vous n’étiez pas mélangés ? Les Sénégalais restaient avec les Sénégalais… ?

Non, on a été ensemble. Y’a des marocains, y’a des… si vous voulez, dans l’armée…ils ramassent partout. Y’a des marocains, y’avait des algériens, y’a de la légion, y’a des… et oui nous sommes… Y’a des français aussi avec nous! Avec nous, y’a des français avec nous. Mais les français, ils sont pas comme nous. Ah non ! Par exemple vous avez vingt-cinq marocains ou vingt-cinq algériens, vous avez cinq ou six français qui dirigeaient le travail… Voilà le problème !

A.J [ Traduction ] – Moi je lui pose la question s’il y avait d’autres combattants, d’autres nationalités avec lui. Il répondait par oui et il me dit, mais simplement, il y avait aussi des français, mais les français ils étaient pas comme les autres ! Parce que, bon, par exemple, quand il y avait vingt-cinq algériens ou vingt-cinq marocains, il y avait cinq ou six français qui dirigeaient. Ils étaient là pour diriger, pour commander, voilà.


Il y avait des français avec nous. Mais les français, ils sont pas comme nous. Ah non ! Par exemple vous avez vingt-cinq marocains ou vingt-cinq algériens, vous avez cinq ou six français qui dirigeaient le travail…

J.G – Et quelles étaient les relations avec les supérieurs, en dehors bien sûr de la hiérarchie, les ordres, les commandements de services… Quelles étaient les relations avec les gradés, les supérieurs ?

Ah, oui ! A ce moment là…comme on était de l’armée avec des militaires, et tout ça. Y’avait des deuxièmes classes, y’a des grades, y’a des… tout ça…nous sommes ensemble, chacun son ami…chacun son ami, y’a pas de problème ! Chacun son ami, mais c’est les français qui dirigeaient tout ! « Tu vas faire ça, tu vas faire ça, tu vas faire ça », il te donne l’ordre qu’est-ce que tu vas faire et on continue comme ça. Nous sommes presque là comme le français, comme les marocains, mais c’est le français qui commande le travail.

A.J [ Traduction ] – Voilà, bon donc, j’espère que t’as compris donc bon… Apparemment, d’après lui, donc chacun a ses amis selon le grade qu’il a, et donc y’avait les français, y’avait tout le monde, ça se passait en bon enfant, mais, les français ils étaient là pour commander !


J.G – Et là, on voit que vous avez beaucoup voyagé, voyagé entre guillemets, bien sûr, présent sur de nombreux fronts, de nombreux conflits, mais quels ont été vos contacts avec la population civile, la population de chaque pays traversé ?

Civils ? Aaah… À ce moment là, quand on a été dans d’autres pays, c’est ça ? Mais, oui, oui… Non, ils sont biens, mais y’a des civils, surtout au moment de la guerre, ils ont peur…et nous, on a fait quand même… Si on a un accrochage dans le front, alors là, à ce moment là, il faut…il faut attaquer, hein ! Mais sinon, dans le civil comme ça, dans la ville comme ça, ils sont bien gentils avec nous. On leur parle, on parle un peu de l’Indochine, on parle un peu de l’Allemagne, on parle…on discute avec les civils, comme ici ! Y’a pas de problème, c’est le problème…le problème est quand on a été dans l’infanterie ! Dans l’accrochage. Mais quand on rentre en ville, y’a pas de problème !

On leur parle, on parle un peu de l’Indochine, on parle un peu de l’Allemagne, on parle…on discute avec les civils, comme ici !

A.J [ Traduction ] – C’est-à-dire, ce qu’il veut dire, c’est que bon apparemment, il y-a jamais eu de problème majeur. Avec les civils, ça se passait comme, comme dans la vie actuelle, comme ici… Bon, mis à part les accrochages dans le front, avec les guerriers, avec l’armée.


J.G – Et est-ce que vous fréquentez toujours des personnes que vous avez connues durant la guerre ?

Civils ou militaires ?

A.J – Les combattants qui étaient avec vous…

Oui… Oui. Y’a quelquefois…voilà, qu’est-ce qu’on fait, « où tu as été toi ? » « moi j’ai fait ça… j’étais à l’accrochage à tel endroit, nous on a été comme ça… ». Chaque type, chaque type a son travail…

[ Traduction ] – Donc ce qu’il veut dire, c’est qu’ils se rencontrent devant les anciens combattants. Bon chacun raconte, voilà, l’endroit où il était, quel type de guerre il a fait, et tout.


Oui je vais… Excusez-moi, je vais pas lui dire tout, comment ça se passe entre l’autre et l’autre là… Vous avez un ami, ou quatre, ou cinq…comme ça c’est tout ! On discute qu’est-ce qu’on va faire, qu’est-ce qu’on a fait et tout ça ! Voilà, c’est tout ce qu’il y a…

J.G – Là on va parler de la démobilisation… Donc, tout à l’heure, vous nous avez dit vous êtes revenu au Maroc au moment de l’indépendance en 1956. On va…on va en reparler, donc c’était…rappelez-nous, c’était dans quelles conditions que vous êtes revenu ?

A.J – C’est pas en 1956, c’est en 1961 qu’il a fini je crois. Il a eu la retraite. 61, voilà !

Oui, oui, d’accord…vous avez coupé un peu !

Quand j’ai rentré de l’Allemagne, j’ai rentré à mon pays. Juste trois ou quatre mois, la guerre est déclarée entre… Entre nous et l’Algérie ! C’est-à-dire le Polisario.

[ Traduction ] – À l’époque, bon, quand il est rentré au Maroc, à l’époque, il y avait la guerre qui était… déclaré entre le Maroc et l’Algérie. Ce qu’on appelait la guerre des Sables, je crois…


Vous avez connu le Polisario ? Vous savez pas… Bon, allez… Le Polisario qui voulait prendre son indépendance dans notre pays. Alors à ce moment là, la guerre est déclarée…c’est-à-dire qu’elle est déclarée entre nous et Polisario. Alors là, à ce moment là, je rentre à l’Armée royale. Ils m’ont intégré à l’Armée Royale. Tous les jeunes qui sont passés à l’armée française : intégrés à l’Armée royale ! Alors je rentre à l’Armée royale !

Le Polisario voulait prendre son indépendance dans notre pays… Alors à ce moment là, la guerre est déclarée… Et moi je rentre à l’Armée royale.

[ Traduction ] – Il a réintégré l’Armée Royale quand il y avait la guerre du Polisario, au Sahara…qu’il dit Polisario, enfin, à l’époque.


En quelle année vous rentrez dans l’Armée royale ?

Oh…octobre, octobre 61. Juste octobre, l’accrochage entre nous, le Maroc et… Juste je viens de rentrer de l’Allemagne, et autre mois…mois d’octobre, mois d’octobre…la guerre est déclarée entre nous et le Polisario. Alors à ce moment là, je rentre immédiatement à l’Armée royale.

[ Traduction ] – Il est rentré en octobre 61 à l’armée marocaine. Quelle grade aviez-vous à ce moment là ?

Sergent chef ! Je suis rentré grade sergent chef.

[ Traduction ] – Grade sergent chef.


Combien tu es resté dans le…dans l’armée marocaine ?

Alors je suis rentré à l’armée Royale. Mon métier, c’est la même chose. Comme j’étais dans l’armée française, je suis chef de garage, j’ai fait tout… Donc je rentre à l’Armée Royale, je sortir en 1962. Non…

72 ? Jusqu’en 1972 ?

Voilà, c’est ça, c’est ça ! Je rentre en 61, en…72…Coup d’État au Maroc ! Le coup d’État au Maroc, et en même temps… Parce qu’il y a coup d’État, le premier, et coup d’État la deuxième fois. Y’a deux fois ! Alors je rentre et je sortir la retraite encore (je restais encore jusqu’à la retraite) de l’Armée Royale ! J’ai fait, je crois neuf ans, neuf ans et demi.

[ Traduction ] – Euh, ben, je m’excuse, parce bon, il a confondu entre 62 et 72. C’est pour ça, j’ai dit ah non ! Il me dit non… C’est neuf ans, donc il est resté neuf ans à l’armée Royale. Il est sorti… à la retraite. Après les deux tentatives de coup d’État qui ont…qui ont, qui ont échoué. Donc il est sorti à la retraite de l’armée Marocaine en 72.


J.G – Et juste un dernier mot sur l’armée marocaine, il est… Vous êtes rentré comment ? De votre plein gré ? Ou on vous a enrôlé plus ou moins de force ?

Non, moi, c’est pour ça que je t’ai dit, que je t’ai dit qu’il y a…qu’il y a des problèmes entre l’Algérie et le Maroc !

Ah non, non. Il m’a convoqué, il a convoqué tous les jeunes qui ont fait le service dans l’armée française. « Il faut que vous intégriez l’armée Royale ! ». Ces jeunes là qui ont fait l’armée française, c’est-à-dire c’est un soldat, c’est pas civil. Ils savent pas qu’est-ce que je vais faire dans la guerre. Alors ils intégraient les anciens qui ont fait dans l’armée française, qu’ils rentrent dans l’armée Royale !

« L’armée Royale m’a convoquée, elle a convoqué tous les jeunes qui ont fait le service dans l’armée française. « Il faut que vous intégriez l’armée Royale ! » « 

A.J [ Traduction ] – C’est-à-dire, il a été convoqué comme tous les anciens combattants, soldats, et bien, ils étaient considérés comme des soldats de réserve, si on peut dire. Ils les convoquaient pour intégrer l’Armée Royale, suite à cette guerre du… Enfin, la guerre qui a été déclarée entre le Maroc et l’Algérie. C’est la guerre des Sables, voilà !


J.G – Et là, à quel moment on peut dire que vous étiez à la retraite… militairement parlant ?

C’est ça comme je t’ai dit !

A.J – 72 ?

72, voilà ! J’ai quitté en 1972, parce qu’à un moment, l’armée Royale elle a décidé la retraite. Elle a décidé l’âge… l’âge, ça suit pas le grade. De deuxième classe jusqu’à sergent chef, 45 ans de l’âge… Plus de grade et vous montez un peu ! Tu feras deux ans de plus ou trois ans de…ça suivra dans le grade !

A.J [ Traduction ] – C’est-à-dire que…à partir de 72, l’armée marocaine a décidé, pour mettre à la retraite les gens, selon le grade, jusqu’au grade sergent-chef, c’est-à-dire à partir de 45 ans, il prend la retraite. Plus le grade augmente…plus…on…de deux ou trois ans de plus…


J.G – Et qu’est-ce que vous avez fait justement une fois que vous avez été à la retraite, à partir de 1972 ? Vous êtes resté au Maroc ? Vous êtes venu en France ? Qu’est-ce qui s’est passé à ce moment là ?

Ah oui… Alors, quand j’ai quitté l’armée Royale, j’ai resté huit jours…alors j’arrête pas parce que je conte lui [lui raconte] ! Alors quand j’ai quitté l’Armée Royale, je suis resté huit jours civil. J’ai rentré à l’Ambassade d’Iran, comme chauffeur de l’Ambassade…au Maroc, au Maroc ! Je fais avec l’Ambassade du Maroc, pendant, je crois, deux ans, trois ans, la relation copie…entre le Maroc et… et… et… l’Iran ! Au sujet du Shah et tout ça là… Alors je restais…à ce moment là je quitte l’ambassade et je rentre à la Société Marocain, cimenterie, je rentre encore…

Je suis rentré à l’Ambassade d’Iran comme chauffeur de l’Ambassade…au Maroc !

A.J [ Traduction ] – Après… sa retraite, il est resté huit jours civil, puis après, il a pris un boulot de chauffeur à l’Ambassade d’Iran. Il est resté chauffeur à l’Ambassade d’Iran pendant trois ans… jusqu’à ce qu’il y a… euh… des relations diplomatique qui s’étaient interrompues, à l’époque, entre le Maroc et l’Iran. Puis après, il a intégré une société de transport marocaine, où il travaillait en tant que chauffeur aussi.


Je faire dans la société marocaine… douze ans ! Douze ans…dix ou douze… Je prends encore la retraite là-bas. Et je remercie bien pour la société parce qu’il m’a payé bien. Alors à ce moment là, quand j’étais… je vais quitter, dans huit jours je quitte la société ! J’entends sur la radio, 2M, la relation elle va tourner entre le Maroc et l’Iran. Alors à ce moment là, je viens de sortir à 14 h de mon travail et j’entends sur le radio la relation va tourner entre le Maroc et l’Algérie. Et ben je fais une demande parce que j’en… j’ai des papiers déjà de l’ambassade, alors je fais, je mets une demande, je prends ma voiture, j’étais à l’ambassade, c’est-à-dire consulat, oui au consulat… Il y a toujours consulat y’en a… Alors je donnais à la consulat la demande comme ça… le mois du Ramadan…juste à ce moment là… ! Alors ces gens là, Iraniens, mais après…les gens…le problème de terres…avec l’Algérie… Je retourne encore à l’ambassade d’Iran ! Jusqu’à ce que la relation tournait entre le Maroc et, et…l’Iran…

Quand avez-vous travailler pour cette société ?

Juste quand je sortais de… 72 ! 1972 oui !

Et après, pour votre travail avec l’ambassade, pendant combien de temps vous avez travaillé avec eux ?

Je quitte l’usine…

Pendant presque neuf ans et demi en totalité…

[ Traduction ] – Bon, là, pour… récapituler… Il a travaillé quand il a quitté l’armée marocaine en 72. Donc il a travaillé trois ans en tant que chauffeur dans l’ambassade… d’Iran ! Suite à la rupture de…du… des relations diplomatiques, donc il a quitté cette fonction. Il a réintégré une société de transport marocaine. Il a travaillé pendant… douze ans…neuf, dix ans, c’est ce qu’il dit, et jusqu’à ce qu’il a eu sa retraite avec cette compagnie.

Du jour où il est sorti, il a fini et bien, il a pris sa retraite ! Il a entendu dans la radio que les relations… diplomatiques, ont repris avec le Maroc…entre le Maroc et l’Iran. Donc il a fait une demande à cette ambassade. Il l’a ramenée, c’était pendant le mois de Ramadan. Donc, il a réintégré encore l’Iran…enfin l’ambassade, pardon, de l’Iran, où il a travaillé en tant que chauffeur, pendant…jusqu’en 97 à peu près…


J.G – Donc là, on a parlé tout à l’heure de retraite militaire. Donc là, la retraite civile, alors donc cela arrive vers les années 97, on peut dire, 98 ?

Oui !

A.J [ Traduction ] – Donc, il a pris après la retraite civile… militaire, pardon ! Il a pris, il l’a fait quand il a travaillé en tant que chauffeur, avec euh… notamment l’ambassade, puis avec l’entreprise marocaine. Il a pris sa retraite avec cette entreprise marocaine de transport en 97. Après il a intégré encore l’ambassade.


Non, il n’y a pas de retraite dans les diplomates marocains…les arabes… Soit l’Iran, soit l’Egypte soit Misar, soit Saoudia, soit n’importe quoi, il n’y a pas de retraite ! Tu travailles, tu payes bien… Au revoir !

A.J [ Traduction ] – Avec l’ambassade d’Iran, donc de toute façon, il n’y avait pas de retraite. C’était des missions, donc voilà. Il a quitté, donc c’est bon… donc il avait tout solde de compte de fait…


J.G – Et donc là, vous êtes venu en France en quelle année ?

J’ai rentré ici le 8 mars 1998. Mars 98, et je suis là !

Voilà, oui, on a bien compris et cela s’est passé comment votre arrivée en France ? Comment vous avez été accueilli ? Il y avait de la famille ? Déjà… vous connaissiez ? vous êtes venu à Bordeaux directement ?

Alors là, si je te dit ça, c’est une histoire ! Je suis bien au travail dans l’armée. Donc, soit…soit…soit… soit dans l’armée française, soit dans l’armée Royale. Alors j’avais des amis quand je m’étais réengager la première fois dans l’armée, il y avait des anciens combattants qui viennent de rentrer ici au Maroc… euh en France ! Y’a des anciens combattants, ils m’ont dit « Qu’est-ce que tu fais toi ? Pourquoi vous avez pas rentré à la France ? Vous êtes ancien combattant et la France elle est bonne maintenant…». Bon d’accord ! Alors j’ai été à l’ambassade de France. J’ai dit je vais aller en France, il m’a dit « Combien de jours tu veux aller ? Combien de mois tu vas rester en France ? ». Je demande, je demande trois mois. Il m’a dit d’accord ! Alors j’attends quinze jours ou vingt jours par là. L’ambassade, il me fait la réponse, il me dit « Pourquoi tu veux aller en France ? Si vous êtes malade, on va vous soigner au Maroc, avec la mutuelle et tout ça. ».

Qu’est-ce que tu fais toi ? Pourquoi vous êtes pas retourné en France ? Vous êtes ancien combattant et la France elle est bonne maintenant…». Bon d’accord ! Alors j’ai été à l’ambassade de France !

J’ai dit, «  Monsieur, moi je suis ancien militaire de l’armée française et j’ai besoin d’aller assister au 14 juillet en France. ». J’ai besoin…je veux assister ! Je veux aller voir le défilé…

Comme on a été dans l’armée… Bon, alors il m’a donné…il m’a donné un an ! Un an, je rentre en France. Il m’a payé le voyage, et je rentre ici, en France. En 98 je rentre ici. Avant le 14 juillet, je tombais malade. J’ai fait un opération. J’ai fini, je vais pas, j’ai pas assisté au défilé. L’année prochaine [suivante], 99, je fais encore une demande. Il m’a accordé, tu veux assisté… juste le moment… de la mort d’Hassan 2…

A.J [ Traduction ] – Bon euh… pour revenir à l’histoire donc, quand il est allé demander le visa à l’ambassade, on lui a dit « Pourquoi vous voulez le visa ? Est-ce que c’est pour vous faire soigner ? » Tout ça… Il lui a dit non, il lui a dit non. Mais moi en tant que militaire, ancien militaire français, je voulais aller assister au truc du 14 juillet…au défilé. Donc il était allé. Ils lui ont donné. Ils lui ont accordé un visa d’un an. Donc il est venu ici en 98. Juste quand il est arrivé, il est tombé malade donc, il est resté, puis après il est retourné au Maroc pendant un mois, et après il est revenu encore ici, pour les papiers.

Mais, que dire de plus, c’est ça que je voulais dire. Pas plus que ça !


J.G – Et juste revenir un petit peu avant, est-ce que vous avez pu, néanmoins, avec toutes vos activités en tant que militaire, c’est vrai que vous avez des tas de… des états de service assez importants, mais est-ce que vous avez pu fonder une famille, néanmoins ?

Je me suis marié en 1955, je suis marié 1955 pendant que je suis dans l’armée française. Et jusqu’à maintenant, j’en ai cinq gosses. Trois filles et deux garçons. Ils ont passé l’âge, je remercie bien pour les deux, ils ont bien travaillé, ils sont bien classés et c’est tout qu’est ce… Il y en avait qui reste encore un peu plus… et je n’oublie pas que c’était quelque chose… On a venir ici pour apprendre encore notre… notre droit… Parce que on n’a pas prit notre droit comme il faut. On a venir ici pour…on demande la France qui va donner nous…la retraite de plus, c’est-à-dire, de plus, et on attend jusqu’à maintenant, si on a réglé la solde… la solde de la retraite…on a besoin de rentrer au Maroc !

A.J [ Traduction ] – Bon… Donc il a dit, il s’est marié en 1955, il a eu des enfants, donc euh… quatre… quatre enfants. Et, bon maintenant il est venu ici pour réclamer ses droits parce que la France ne leur a pas donné tout leur droit…


J.G – Et, justement par rapport à, à vos droits… Est-ce que vous venez souvent par exemple à l’association Alifs…pour avoir plus d’informations sur ces fameux droits ? Est-ce que vous avez entendu également parler de cette cristallisation des retraites, bien sûr, par la force des choses ?

Non, on est venu ici, tout le monde. Ça y est ça commence à venir tous les anciens combattants. On a réclamé l’augmentation de la solde. Moi je te donne par exemple, je suis sorti en 1961, je touche 40 000 francs. On arrive à vivre bien au Maroc. Et maintenant je touche 109€… Et tu sais comment on va vivre maintenant ? On peut pas vivre maintenant ! On peut pas ! On peut pas vivre avec… je touche 40 000 francs au Maroc et on arrive à vivre bien et il reste encore de l’argent ! Et maintenant j’ai juste 100€… Aaah excusez-moi… Et ici je paye le loyer… alors, on a venir ici, on a… on touche…je touche la solde de la Caisse des Dépôts.

Et tu sais comment on va vivre maintenant ? On peut pas vivre maintenant ! On peut pas ! On peut pas vivre avec… je touchais 40 000 francs au Maroc et on arrivait à vivre bien et il restait encore de l’argent ! Et maintenant j’ai juste 100€…

…Mots en langue arabe… [ note : les bruits des serrures de la mallette de M. Hammadi ]

D’accord … Alors, nous on touche la Caisse des Dépôts. Je touche 623€, écoute-moi bien ! Je paye le loyer 44€. Je… je paye la semaine 39€. Et je paye encore la mutuelle de l’armée française… je paye et 44€ et 39€, par mois ! Ça fait combien ? Et je paye encore le voyage si je veux aller au Maroc. Je vivre ici, je mange pas beaucoup…je mange pas beaucoup… En plus par mois, je prends uniquement 150€. Ils croient que 150€ c’est assez pour vivre ? C’est pas possible…pas possible. Mais c’est obligé de faire ça, pour amasser un peu de l’argent et pouvoir envoyer chez moi…

Alors, si on va partir au Maroc, par exemple on part d’ici au Maroc. Pendant l’été, l’été, on paye 120€ ! Aller 120… Et retour ! Et ben comptez ! 39€ plus 44, plus 150 à 200 pour manger le mois. On paye le car 120…il reste rien du tout pour 600€ ! Il reste rien ! Il reste rien ! Et puis si vous avez fait le calcul ici, vous n’avez rien gagné. Voilà le problème de tous les anciens combattants. Ils ont des problèmes de ça, de ce que je t’ai dit. Tous !

A.J [ Traduction ] – Bon donc… Il dit que, là ce qu’il touche, c’est pas suffisant. Euh… par rapport à… Pour mener une vie décente. Donc, entre la retraite qu’il touchait à l’époque, 400 francs, en 61, qui était pas mal à l’époque, et que entre maintenant 109€, euh… c’est pas, y-a… y’a un grand écart ! Y’a aussi le fait que la vie est dure, donc voilà, donc c’est pour cela donc qu’ils se battent… Ils se battent pour que soit réglé cette, cette histoire.


J.G – Voilà, se battre pour obtenir…les droits. Et je présume… Oui allez-y !

Bon. Monsieur, tous les anciens combattants qui sont là, c’est ma dernière…question (réponse). Tous les anciens combattants qui sont là…et surtout les jeunes qui touchent 621€. Alors là il dit que « Si vous voulez prendre 600€, passez six mois ici, et six mois au Maroc » . Alors là, dans sept mois là (se trompe)…dans six mois là, il dit « Tu vas aller au Maroc, tu passes deux mois ou trois mois et tu reviens. Tu restes ici deux mois ou trois mois et tu retournes encore », c’est-à-dire cent vin…180 jours ! C’est ça qu’on nous emmerde les anciens combattants, c’est ça ! On a perdu de l’argent aller et retour, encore, suivez nous ! La Caisse Dépôts comme je t’ai dit, la Caisse des Dépôts, suivez nous ! Quand vous allez partir au Maroc, et que tu reviens, amenez les passeports ! Et faire les photocopies des passeports, faut pas dépasser six mois ! Dans six mois il faut que tu retournes ! Moi je pose la question à la Caisse des Dépôts, je dis lui je vais passer six mois au Maroc, je passe six mois ici. Ça c’est bon ! Il dit que non. Vous avez cinq jours, il vous dit…il vous dit… Il vous dit « Vous partagez »… Alors combien on paye… ? Ce qu’on nous emmerde, les anciens combattants, on doit venir ici, c’est ma première parole [la première chose]. Ce qu’on demande tous les anciens combattants, on vient nous donner notre…la première fois notre droit, on va partir !

Deuxième fois [chose], on demande que la Caisse des Dépôts laissez-nous tranquilles ! Il faut pas amener les passeports aller et retour, etc. Encore deuxième fois (chose), ici on travail pas, pourquoi on a besoin de nous comme en prison (comme si on était en prison).

C’est ça qu’on demande, c’est tout le monde, les anciens combattants, ils demandent ça ! On demande notre droit. La régularisation. Et la Caisse des Dépôts qui laisse nous tranquilles. C’est tout ! Je vous remercie, je vous remercie.

Ici on travail pas, pourquoi on nous garde comme des prisonniers ? … On demande notre droit. La régularisation.

A.J [ Traduction ] – Ce qu’il veut dire, c’est que, bon… La Caisse des Dépôts leur a imposé…c’est-à-dire, enfin, ils passent six mois ici, et six mois au Maroc. C’est-à-dire 180 jours dans l’année. Mais pendant ces 180 jours, ils peuvent pas les prendre d’affilée. C’est-à-dire, ils ont droit, en totalité, à 180 jours de…d’absence du territoire. Mais il faut que pendant ces 180 jours, c’est-à-dire, que au bout de deux ou trois mois, qu’il rentre. Et il repart. Donc pour eux, c’est… ça… ça leur fait chaque fois des frais, de… de… de dépenses et des dépenses qui sont inutiles. Alors ce qu’il réclame, et c’est d’après ce qu’il dit, c’est… Qu’on leur donne leur droit et qu’on les embête plus avec cette histoire et, qu’il les laisse rentrer, puisque ils sont maintenant des civils, ils sont pas, plus maintenant des…militaires. Pourquoi les garder comme des prisonniers ici.


J.G – Et sur ce sujet, est-ce que vous êtes confiant ? Est-ce que vous pensez que vous allez enfin les obtenir vos droits ? Pour être tranquilles, comme vous le disiez notamment.

Oui, j’espère, il [la France] va régler le problème. On attend ça, on attend ça. C’est sûr certain, on va avoir quelque chose. C’est sûr certain… C’est certain, on va l’avoir quand même. La France oublie pas quand même…

Et dernier point, est-ce que on pourrait parler un petit peu de votre vie en ce moment en France ? Par exemple, cela peut-être quoi une journée type pour vous ? Une journée ordinaire, j’allais dire ?

Qu’est-ce que je vais dire, comme je t’ai dit que la, que la première fois, nous sommes presque comme des prisonniers. Et en même temps, surtout, surtout, surtout les types qui savaient pas écrire ou parler…on les emmerde ici en France. C’est-à-dire, c’est pas comme le Maroc, on a besoin de parler avec vous, on a besoin de parler à l’autre, on a… mais c’est difficile pour nous ! Si je demande à un français, je veux, je veux aller à tel endroit, il me dit oui je vais te le montrer, mais après il va partir. Mais nous on a besoin de discuter, d’un café avec des Marocains, on parle de la journée, et maintenant ici monsieur…tu fais pas… Je trouve un français, j’ai besoin de quelque chose, il m’a dit « Tu vas aller à tel endroit », mais si je reste dans un café français, ben je suis isolé ! Je suis isolé, complètement. Alors on… on emmerde la famille du Maroc. On a besoin de nous ici. On discute entre nous, même vous vous avez discuté avec ta femme, ta famille et tout ça. Mais nous y-a rien !

Si vous avez pas connu parler en français ou écrit, vous êtes comme une valise, c’est tout ! C’est tout qu’est-ce qu’il y a… Un type qui parle pas français ou il savait pas, il est comme un sac, pour rien…

Nous sommes presque comme des prisonniers. Et surtout les types qui savaient pas écrire ou parler… Parce que nous aussi on a besoin de discuter… Mais, par exemple, si je reste dans un café français, je suis isolé ! Je suis isolé, complètement.

A.J [ Traduction ] – Bon, comme il a dit, « notre vie c’est comme dans une prison ». Tu sors, bon, tu discutes, ben, quand tu demandes à quelqu’un de… montrer un chemin tout ça, il demande et tout ça, mais, eux, ce qu’ils ont besoin, c’est de discuter, d’échanger et tout ça. Ici quand ils vont dans un café, il est isolé, et…c’est ça, il souffre de ça. C’est-à-dire que, bon, la plupart du temps, ils sont restés… Obligés de rester entre eux.


J.G – Et quand vous dites entre eux, c’est, c’est en tant qu’anciens combattants ? Vous vous retrouvez qu’entre anciens combattants ?

Oui, qu’est-ce qu’on discute ? Si on reste entre nous comme ça devant la télévision comme ça, qu’est-ce qu’on dit… Ben…quelle date on va partir ? Et nous…

Alors là, voilà le problème… Faut pas arrêter le problème de cette question là. Alors quand t’es dans la chambre, qu’est-ce qu’on fait ? On dormir la journée, la nuit, la journée, la nuit… on ne fait que de dormir !

Et si on monte dans le tram, et des français qui discutent sur les enfants, sa femme, les amis… tout ça ! Et nous on ferme nos gueules ! On ferme…

Alors quand on est dans la chambre, qu’est-ce qu’on fait ? On dort. On dort la journée, la nuit, la journée, la nuit… on ne fait que de dormir !

A.J [ Traduction ] – Des fois ils restent dans leurs chambres et ils font que dormir, comme ça. Sinon…ils discutent entre eux, ou la télé. Il dit, quand ils montent dans le tram, ils regardent les gens discuter. Eux ils sont là bon, à regarder sans rien, voilà…


On a besoin des mêmes choses, on bouge un peu aussi. On bouge un peu. Moi je te dis quand on monte dans le bus, c’est la même chose : ferme ta gueule, c’est terminé [rires]. Si on est dans le tram, c’est la même chose. Alors là, on… on s’énerve à nous…comment…on n’énerve à nous. On passe toute la nuit vous avez pensé « Quel jour je vais partir, quel jour je vais retourner ? »…. Voilà, voilà… voilà le problème. C’est ça qui nous emmerde les anciens combattants… C’est ça, c’est ça qui nous emmerde. Autrement je te dis, on aime bien vivre à la France. Je remercie pour le peuple français. Soit, dans le tram, soit dans le bus, soit dans la police, soit dans la gendarmerie, ils sont bien avec nous. Ils disent rien, jamais quelque chose très mal pour nous. Mais, voilà le problème, la famille et tout ça. Et j’espère, je demande le Dieu, si la France il va régler le problème pour nous on va partir chez nous, pour nous c’est mieux !

Autrement je te dis, on aime bien vivre en France. Je remercie le peuple français. Soit dans le tram, soit dans le bus, soit dans la police, soit dans la gendarmerie, ils sont bien avec nous.

On vous remercie. Choukran… Merci, et…on souhaitera que ce sera réglé « Inch’Allah » !

Merci !

Et j’espère que la France elle va régler le problème pour nous et on va partir chez nous, pour nous c’est mieux !

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Interviewer : Joël Guttman
Traducteur : Aziz Jouhadi
LieuALIFS, Bordeaux
Date : 23 mars 2009

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