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Sebahat BAL

Travailleurs turcs de Nouvelle Aquitaine

Sebahat BAL
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Les séquences

Interviewer : Hürizet Gunder
Lieu : Lormont (33310)
Date : 23 novembre 2017

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux auprès des travailleurs turcs de Nouvelle Aquitaine, un entretien avec Mme Sebahat Bal, avait été réalisé le 23 novembre  2017, à Lormont (33310). Vous trouverez un résumé de cet entretien sur cette page, ainsi qu’une retranscription intégrale en cliquant sur bouton ci-dessous. 

Retranscription intégrale

Résumé de l’interview

Je suis née en 1965 à Mollaköyü près de Erzincan, à l’est de la Turquie. Je suis de confession alévie. Je suis la cinquième d’une fratrie de neuf frères et sœurs : sept filles et deux garçons. Nous logeons tous dans la même pièce, mais l’ambiance est chaleureuse. “Nous étions pauvres, mais nous étions heureux. Nous étions vraiment heureux. Moi j’étais très heureuse. Ma vie était belle”. Je vais à l’école, j’accompagne nos bêtes aux pâturages et je vais chercher l’eau au puits. Nous terminons nos soirées à jouer tous ensemble à la maison. Avec neuf bouches à nourrir, mon père cherche du travail dans tout le pays. Il en trouve à Soma pendant quatre ans, à l’extrême ouest de la Turquie, puis il rejoint la France en 1972. 

En 1976, ma mère le rejoint. Je reste avec mon grand-frère, son épouse, trois de mes jeunes sœurs et un petit frère. En 1977, à l’âge de 11 ans, je rejoins mes parents en France avec mes sœurs et mon frère. Je suis triste de quitter ma grand-mère paternelle. Elle a neuf enfants et un travail aux champs : elle ne peut pas s’occuper de nous. Je coupe une de ses mèches de ses cheveux pour l’emporter avec moi. Je la garderai jusqu’à mon mariage. Mon grand-frère nous accompagne en bus à Istanbul : un voyage de 24 heures. Je suis excitée et enthousiaste. Il nous a très bien habillés : nous sommes en tenue de ville avec des mocassins rouges cirés. A Istanbul, je vois la mer pour la première fois : je suis sincèrement émue. A l’aéroport, mon frère a les yeux remplis de larmes, il ne cesse de pleurer. Nous atterrissons à Stuttgart où nos parents nous accueillent. Je suis très heureuse de les revoir. Puis nous rejoignons Strasbourg en voiture. Ma mère nous a préparé de très bons plats. Le lendemain, je fais deux grandes découvertes à la fenêtre : j’aperçois une femme au volant, ce qui est interdit dans ma région, puis je vois une personne à la peau noire dans la rue. Je suis très impressionnée. Je découvre aussi la banane, un fruit qui n’existe pas en Turquie. La première fois, je la mange avec la peau ! Mon père travaille dans une usine de plants de fleurs. Il les vend sur les marchés. Je l’accompagne souvent et j’ai de bons pourboires. Ma mère s’occupe de la maison. Dans la culture alévie, la femme est la décideuse sur le plan familial et ménager.

J’intègre une école catholique tenue par des sœurs très sévères. Je ne connais aucun mot de français. Les enfants se moquent de moi, de mes tenues vestimentaires et de mon accent lors des lectures à voix haute. Le premier jour de piscine, les rires fusent car je débarque en culotte : j’ignore ce qu’est un maillot de bain. Ma religion pose aussi problème. Je suis contrainte de prier avec les sœurs, ce que je refuse. Lors d’une sortie scolaire, je rentre affamée car je n’avais pas compris qu’il fallait apporter son repas. Le professeur m’avait proposé son sandwich mais je refusais de manger le jambon et la nourriture qui l’avait touché. A mon retour à la maison, je retrouve mes parents en pleurs car ma grand-mère vient de décéder. Je reste deux ans dans cette école. Je suis malheureuse et je n’arrête pas de pleurer : ma vie en Turquie me manque. 

A l’âge de 14 ans, un ami de mes parents me reconduit en Turquie, un voyage de trois jours. Je retrouve mon village très abîmé, en partie détruit. Durant trois ans, je travaille aux champs, je respire, je suis libre. Mais mes parents me manquent terriblement. A mes 17 ans, je rentre en France. J’intègre une classe d’apprentissage de langue française durant deux ans, puis la section couture d’un lycée technique. En réalité, je souhaite intégrer la section coiffure, mais mon père refuse : je n’ai pas le droit de toucher les cheveux des étrangers. 

A l’aube de mes 18 ans, ma mère souhaite me marier à son neveu, le fils de sa sœur à qui elle a promis le mariage. Elle refuse la demande en mariage de celui que j’aime, Kémal, un ami d’enfance et aussi membre de ma famille. Je m’enfuie avec Kemal alors que nous ne sommes pas encore majeurs. Nous louons un appartement à Metz durant trois ans. Je suis harcelée, menacée et même frappée par les membres de ma famille. Mes parents portent plainte contre moi et ma mère me tire par les cheveux à la sortie du tribunal. Dès que Kémal est en déplacement, ils débarquent chez moi, crient, cognent, à tel point que j’ai peur de sortir acheter du pain. Cependant, je tente de rester active au sein de la communauté turque de Metz. J’accompagne les familles en tant que traductrice au centre social, au bureau des HLM ou même chez le médecin. Si j’avais pu réaliser des études, j’aurais aimé être assistante sociale. 

Des amis nous apprennent qu’il y a du travail à Bordeaux et qu’il y fait beau. Kemal aime la ville et loue un appartement à Sainte-Eulalie. Nous avons alors déjà un enfant. Je pleure car je ne voulais pas quitter Metz. Et j’ai des difficultés à m’intégrer à la communauté turque originaire du centre de la Turquie. Nous déménageons au bout de trois mois dans la cité Génicart à Lormont. J’y crée un vaste réseau social au sein de la communauté turque mais aussi kurde et arabe. Je fréquente assidûment le centre social, continuant mes activités bénévoles. Je participe aussi aux cours de couture et de conduite automobile. J’ai deux autres enfants.

En 1991, mon mari soutient les trente-cinq migrants sans papiers turcs en grève de la faim durant cinquante-deux jours. Chaque jour je leur rends visite avec mes enfants et je m’occupe de leur linge. Après leur régularisation, mon mari, ouvrier en bâtiment, n’arrive plus à trouver de chantiers. Nous rencontrons des problèmes financiers. Nous décidons d’ouvrir un restaurant de donër Kebab, le premier dans le quartier Saint-Michel, rue des Faures à Bordeaux. C’est une réussite : nous élargissons nos menus au kefta, aux soupes et aux plats typiques turcs et nous recrutons deux salariés. C’est une belle période durant laquelle je côtoie beaucoup de monde français ou étranger : j’aime le contact humain.

Mais au bout de neuf ans, nous devons faire un choix : l’argent ou nos enfants. Car nous consacrons la majorité de notre temps au restaurant. “Nos enfants grandissent et on ne peut même pas fermer la porte derrière eux.” Nous vendons le restaurant et trouvons une maison à Yvrac. Je m’inscris à Pôle emploi et je suis plusieurs formations de remise à niveau. Je travaille ensuite en intérim. J’ai un cancer de la thyroïde dont je me remets lentement.

Avec mon mari nous créons une association pour les alévis dont j’ai été la présidente pendant cinq ans : “Même les animaux ont leur association, pourquoi pas nous ?” C’est une nécessité : la transmission de notre culture qui se dissout avec le temps et les migrations. Moi-même je ne suis pas sûre de ce qu’elle contient. “Ne pas oublier d’où l’on vient et qui on est. La préservation de la culture des étrangers est tout aussi importante que leur intégration.” Nous menons beaucoup d’actions : conférences avec des personnalités turques mais aussi cours de saz, de danse folklorique, de dessin et de couture. Je coordonne chaque année la célébration de la journée de la femme et je suis très impliquée dans la cause féminine. Les femmes musulmanes immigrées sont largement discriminées. Elles sont assimilées à des analphabètes, sans culture et inactives, restant à la maison dépendantes de leurs époux. Or elles étudient ! Elles travaillent ! Je me bats contre les préjugés. 

Nous retournons tous les deux ans en Turquie où nous avons une maison. Lorsque je n’y vais pas, je ressens un manque. Mais lorsque j’y suis, je ressens un malaise, même de l’étrangeté. “Je suis restée entre les deux.” Je monte souvent sur la colline qui surplombe Erzincan et je me remémore. Mais j’ai changé et les gens de mon village ont changé aussi.

Pourtant, si j’avais eu les moyens financiers, je me serais installée en Turquie. Là-bas, je me sens libre, je redeviens une enfant. A chacun de mes retours en France, je sombre dans une violente dépression : je mets un mois à me remettre.  Je n’aurai jamais revu mes parents. Aujourd’hui, ma mère est atteinte d’Alzheimer, mon père est décédé et je n’ai pas pu me rendre à son enterrement. Il serait mort les yeux ouverts car il manquait un de ses enfants, selon l’imam. 

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