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Joaquim de Sousa NOGUEIRA

Joaquim de Sousa Nogueira
Portugais en Aquitaine
Né en 1938

Joaquim de Sousa NOGUEIRA
Joaquim de Sousa NOGUEIRA
/
Les séquences

Interviewer : Raymond Arnaud

Lieu : Bordeaux

Date : 21 avril 2009

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux auprès de l’immigration portugaise en Aquitaine, un entretien avec M. Joaquim Nogueira a été enregistré le 21 avril 2009 à Bordeaux. Vous trouverez un résumé synthétique de cet entretien sur cette page, ainsi qu’une retranscription intégrale de cette interview en cliquant sur bouton ci-dessous.

Retranscription intégrale

Résumé de l’interview

JOAQUIM NOGUEIRA – Je suis né le 6 janvier 1938 à Vila de Canelas, Vila Nova de Gaia, au Portugal.

RAYMOND ARNAUD – Que faisaient vos parents ?

Mon père était artisan coiffeur, ma mère s’occupait de nous. On était cinq enfants.

Avant de venir en France, vous avez fait des études primaires et après quelle orientation avez-vous eue ?

J’ai eu très tôt des prises de positions politiques. J’avais 14 ans lorsque j’ai adhéré à la JOC, à la PREJOC comme on l’appelle. Il s’agissait du mouvement de Jeunesse Ouvrière Catholique. Et à 18 ans, je suis devenu le responsable des jeunes de la PREJOC. À 21 ans, j’étais le président de la section de la JOC qui regroupait 200 jeunes. On constituait des groupes de base dans les lieux où il y avait des jeunes, de jeunes apprentis par exemple, qui avaient plusieurs métiers et qui avaient des problèmes car les salaires étaient très bas ; il n’y avait pas d’argent pour les transports notamment. C’était une époque très difficile.

On organisait et on aidait les jeunes apprentis qui avaient plusieurs métiers, étaient exploités par leurs patrons, comme partout, il avaient beaucoup de travail avec des salaires très bas, pas d’argent pour les transports…

Vous étiez apprenti dans quel domaine ?

Sertisseur en bijouterie. J’ai appris les deux métiers de joaillier et sertisseur, pour devenir finalement sertisseur. Dans toute la joaillerie, il y a des pierres à sertir. Je parle de pierres fines. C’est un métier d’art et de haute joaillerie, et j’ai eu un bon maître qui m’a donné les bases essentielles pour devenir plus tard Meilleur ouvrier de France, ici en France. J’ai commencé à 11 ans et vers 16 ans, j’étais déjà ce que l’on appelle un artiste au Portugal… un artiste, c’était un ouvrier qui gagnait déjà bien sa vie. C’était un métier bien payé. A ce moment-là, je travaillais à Porto. Puis je suis parti du Portugal lorsque j’avais 24 ans.

C’était en quelle année ?

En 1962, parce qu’à cette époque, il y avait une grande crise au Portugal. C’était le début des guerres coloniales en Guinée d’abord, au Mozambique, puis plus tard en Angola. Il y avait donc une grave crise du travail. J’avais toujours eu le désir d’apprendre aussi mon métier en France, le pays des arts. J’ai donc décidé de venir ici, mais il fallait un passeport et c’était très difficile de l’obtenir car Salazar interdisait pratiquement l’émigration des gens simples et pauvres. L’émigration était seulement réservée aux riches. Mon père ayant quelques relations, il a fallu donner une caution de 5000 escudos pour l’obtenir. Ainsi, je suis arrivé à Paris, sans être clandestin. Mais comme j’ai décidé de rester à Paris, j’ai perdu ces 5000 escudos.

Est-ce que vous aviez des points de chute en France lorsque vous êtes arrivé ?

Oui, comme j’étais président de la JOC, j’avais un contact dans le 7ème arrondissement. Je suis devenu valet de chambre dans une famille où l’on était cinq domestiques portugais. Puis quelques mois plus tard, je suis revenu au Portugal chercher ma femme et me marier.

Vous aviez quel âge ?

J’avais 24 ans. Mon ex-femme était employée comme cuisinière dans la même maison. Entre-temps, elle était tombée enceinte de mon fils. Plus tard, j’ai quitté la maison pour pouvoir continuer dans mon métier. J’ai trouvé une joaillerie dans la rue Saint- Dominique, où j’ai expliqué comme j’ai pu que j’étais sertisseur. On m’a alors orienté vers le syndicat des maîtres sertisseurs à Paris. Je crois que c’était rue Saint-Augustin, à côté de l’Opéra. J’ai parlé avec un certain Monsieur Léon qui m’a montré une pièce sertie avec des diamants en me demandant si j’étais capable de la sertir. J’ai répondu que oui. C’est ainsi que je suis rentré dans l’atelier Tivreau Frères, rue Saint-Augustin, alors même que c’était un métier pratiquement interdit pour moi. C’était une profession réservée aux Français. Il y avait, je crois, une loi qui interdisait certains métiers aux étrangers à cette époque-là, en 1962. Je suis resté peu de temps dans son atelier parce que normalement, on était payé à la pierre. Comme je sertissais très peu, après les fêtes de Noël il y avait très peu de travail, j’ai été contraint de reprendre un travail de domestique, chez un directeur d’usine, avant de rentrer chez l’un des plus grands joailliers de Paris.

Il y avait, je crois, une loi, qui interdisait certains métiers à cette époque-là, 1962, à ceux qui n’étaient pas originaires du pays… Et un métier comme le mien, sertisseur, était pratiquement interdit !

Quand êtes-vous arrivé à Bordeaux ?

En 1974, à ce moment-là, je commençais à avoir des problèmes de famille, mon divorce, et j’ai donc quitté Paris, où je suis resté 12 ans, pour venir à Bordeaux.

À Paris, quelles étaient vos liens avec le Portugal ?

Je me suis inscrit tout de suite à l’ambassade du Portugal, rue Kléber à Paris. J’avais depuis longtemps déjà, pas mal d’activités sociales. On a commencé dans la paroisse de Montfermeil où l’on organisait les repas de Noël pour les travailleurs immigrés qui travaillaient dans les chantiers. On a organisé pendant deux ou trois ans aussi, des écoles pour apprendre le français, tout ça lié à la JOC, puis je suis rentré à la CFDT.

Pendant cette période à Paris, est-ce que vous êtes revenu au Portugal ?

Je revenais au Portugal tous les ans sauf en 1964, où j’ai été arrêté par la PIDE, la police politique portugaise. J’ai été arrêté deux fois. En arrivant à la frontière, on m’a descendu du train, moi, mon ex-femme et mon fils Patrick. Puis ils m’ont laissé repartir, sans m’interroger. La deuxième fois, je savais que j’allais être arrêté, mais je savais aussi que grâce à un oncle, qui était curé et très ami du chef de la PIDE, à Bordeaux, il ne se passerait rien de grave. On me reprochait juste d’être “responsable communiste” à Paris, alors même que je ne l’étais pas. Je travaillais simplement dans la solidarité et j’aidais les travailleurs à s’organiser, lorsque j’étais à la CFDT.

Après Paris, en 1974, pourquoi avoir choisi Bordeaux ?

Je savais que quelqu’un cherchait un très bon sertisseur pour une ville du Sud-Ouest. J’ai répondu à cette annonce et j’ai été pris. J’ai commencé par être salarié, puis je suis devenu indépendant, à Bordeaux, j’avais une dizaine de clients.

L’État portugais me reprochait d’être responsable communiste à Paris, mais je l’ai jamais été et je le serai jamais. J’étais catholique mais je faisais une assistance sociale. On organisait les travailleurs, et ça, le gouvernement portugais n’aimaient pas. 

Est-ce que pendant cette période, vous vous êtes occupé d’activités sociales ?

Pas vraiment sociales, mais avec le père Rivière, Manuel Dias et moi, nous avons monté le comité Aristides de Sousa Mendes, ancien consul à Bordeaux, qui a sauvé des milliers de personnes de la déportation. J’ai été aussi responsable en Gironde du Parti Socialiste portugais. J’avais une activité militante politique.

Dans les années quatre-vingt, qu’est-ce que vous releviez comme différences entre la France et le Portugal ?

Ma grande découverte ici en France, c’était plutôt une prise de conscience, avec la liberté qui, au Portugal, était restreinte et limitée. C’est en France que j’ai découvert la liberté de pensée, la liberté syndicale, la liberté d’être communiste, la liberté d’être socialiste, d’être de droite, etc., c’est cette découverte pour moi, qui a été la plus frappante. Les lois sociales aussi étaient bien plus avancées ici. J’aime beaucoup mon pays, mais la France, c’est ma deuxième patrie.

Est-ce que vous avez pris la nationalité française ?

Non. On me l’a déjà demandé quand j’étais à Paris, mais déjà à l’époque, je n’étais pas motivé pour la prendre. Je suis très profondément Européen et je crois toujours à l’Europe. Je pense que notre unité devrait être européenne et non nationale. Pour moi, être citoyen européen est plus important que d’être Portugais, Français ou Allemand.

Vous avez appris le français de quelle manière ?

J’ai appris le français surtout à Paris, dans le 7ème arrondissement. J’ai commencé à lire dès que je suis arrivé à Paris. Je voulais apprendre et j’écoutais beaucoup. J’ai appris quelques bases de grammaire, mais j’utilise surtout un français parlé.

Je suis pas contre les nationalités, mais je crois qu’il faut aller au-delà, il faut s’ouvrir l’esprit à l’Europe et au monde !

Vous avez pris votre retraite en quelle année ?

En l’an 2000. A ce moment, j’ai eu le choix entre rester en France ou retourner au Portugal. J’ai décidé de faire un premier essai et de repartir vivre au Portugal mais… c’était plus fort que moi, je ne me suis pas bien réadapté là-bas. Je revenais en France tous les deux mois ou quand j’avais le cafard. Au Portugal, les mentalités ne sont plus les mêmes. Et moi, j’ai une mentalité plutôt de Français que de Portugais. Et aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, dans les régions portugaises, on ne pense pas toujours comme en France. La France, c’est un pays quand même plus cultivé, il y a une mentalité beaucoup plus évoluée que là-bas, en général. Beaucoup de Portugais ne sont pas allés à l’école, du fait de la dictature.

Vous avez eu une action auprès du FAS, le Font d’Action Sociale, à Bordeaux.

Oui, j’étais président de cette association. Mon rôle était de créer le dialogue avec les communautés immigrées. Faire des propositions concernant l’immigration portugaise. Nous faisions des enquêtes, des travaux techniques, des courriers, etc.

Quels étaient les problèmes que rencontraient les Portugais immigrés dans ces années soixante-dix, quatre-vingt ?

À Paris, ils arrivaient très nombreux, clandestinement, dans les bidonvilles de Champigny ou d’Aubervilliers et à Saint-Denis. On allait le dimanche matin distribuer des tracts, pour informer les Portugais sur leurs droits par exemple. Des passeurs non seulement français mais portugais aussi, demandaient 2 000 francs, à l’époque, pour chaque travailleur arrivé ; puis ils promettaient le logement, du travail et souvent ces travailleurs étaient exploités, mal ou pas du tout payés. Les conditions d’hébergement étaient souvent très mauvaises. De plus, ils arrivaient souvent exténués, après des jours et des jours de voyage. L’exil était très difficile pour eux.

Vous avez donc, professionnellement, était sertisseur en joaillerie, avez-vous eu des récompenses dans ce domaine ?

En 1978-79, il y avait un concours de Meilleur ouvrier de France auquel j’ai postulé. Il s’agissait de sertir une pièce envoyée par des maîtres sertisseurs, depuis Paris, puis de la renvoyer. J’ai fait ma pièce et elle a été primée, à la première place. J’ai donc reçu à la Sorbonne, ma médaille d’or de Meilleur ouvrier de France. Et ça pour moi, c’était quelque chose d’inoubliable parce que je n’avais pas fait d’études, c’était un travail manuel d’excellence et j’ai réussi à imposer mon savoir-faire. Par la suite, mon consul à Bordeaux, qui a appris que j’étais Meilleur ouvrier de France, a communiqué l’information à l’ambassadeur à Lisbonne et j’ai été nommé Officier de l’ordre de l’infant Henrique.

J’ai reçu la médaille d’or de Meilleur Ouvrier de France. Pour moi, c’était montrer, à Paris, dans la ville des arts, qu’un Portugais venu de Porto sans faire d’études, avec beaucoup de volonté, peut avoir ce prix. C’était quelque chose d’inoubliable.

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