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Luis Garcia JÉRONIMO

Luis Garcia Jéronimo
Portugais en Aquitaine
Né en 1950

Luis Garcia JÉRONIMO
Luis Garcia JÉRONIMO
/
Les séquences

Interviewer : Bernadette Ferreira

Lieu : Bergerac

Date : 4 juin 2009

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux auprès de l’immigration portugaise en Aquitaine, un entretien avec M. Luis Garcia Jéronimo a été enregistré le 4 juin 2009 à Bergerac (24). Vous trouverez un résumé synthétique de cet entretien sur cette page, ainsi qu’une retranscription intégrale de cette interview en cliquant sur bouton ci-dessous.

Retranscription intégrale

Résumé de l’interview

LUIS GARCIA JÉRONIMO – Je suis né le 27 août 1950 à Cascais au Portugal, à peu près à vingt kilomètres à l’ouest de Lisbonne sur la côte Atlantique. J’ai quitté le pays en novembre 1966, j’avais 16 ans.

BERNADETTE FERREIRA – Pour quelle raison avez-vous quitté votre pays ?

C’est mon père qui m’a emmené avec ma mère. Il était installé en France depuis deux ans, à Paris, et moi je finissais mes études secondaires au Portugal. Il y avait la guerre dans les colonies et il ne voulait absolument pas que j’aille défendre le patrimoine colonisateur [rires]. Il est donc venu nous chercher, mais les raisons pour lesquelles mon père était en France c’était, au départ, évidemment des raisons économiques. 

Quelle était son activité au Portugal avant de partir ?

il travaillait dans l’hôtellerie, dans un très grand hôtel, l’un des plus grands hôtels portugais à Estoril. Il était valet de chambre et il est venu en France suite à un contrat d’un des clients qui avait aimé son travail là-bas dans cet hôtel et qui l’avait engagé à Paris. Il avait une place sensiblement identique, mais beaucoup mieux payée et moins humiliante.

Est-ce que vous vous souvenez de ce que vous avez ressenti, quand vous avez appris que vous deviez émigrer pour Paris ?

J’ai beaucoup pleuré. Beaucoup. Parce que je ne voulais pas quitter le Portugal. Je voulais finir mes études et je voulais m’engager dans la marine. J’ai changé d’avis depuis mais j’ai toujours été fasciné par la mer.

Pendant six mois, j’ai pas dit un mot ou presque pas. Parce que, le français que j’écoutais… n’était pas le français que j’avais appris. Je ne voulais pas dire de bêtises…

Et est-ce que vous savez ce que ressentait votre mère ?

Pas tout à fait… malheureusement, on en n’a jamais vraiment discuté. C’était quelqu’un de très pudique donc assez réservée dans ses douleurs, dans ses sentiments et tout allait bien, toujours bien…

Et est-ce que vous vous souvenez du voyage ?

Nous avons pris le train à Lisbonne, mais ce n’était même pas un train couchette. On entrait avec huit autres passagers dans le compartiment, très serrés. Je me souviens des odeurs, c’est les meilleurs souvenirs, je me souviens d’odeurs de fromage de brebis, de saucisson, le carafon de vin… Des odeurs de tabac, parce qu’on fumait dans les compartiments, tout le monde fumait sauf ma mère et moi. Je me souviens de la fumée de la locomotive qui entrait dans le compartiment. C’était mon premier voyage à l’extérieur du Portugal, je n’oublierai jamais. Je pense que tous ces souvenirs auraient pu être vraiment très positifs et très agréables si au départ j’avais été heureux de partir, de quitter le pays mais ce n’était pas le cas. Donc tout est devenu négatif…

Quelles sont les dernières images que vous avez du Portugal ?

La police. La police de contrôle des passeports qui nous faisait très peur à l’époque même si je suis venu, à l’inverse de beaucoup de Portugais, avec des papiers en règle.

Et quelle est la première image que vous avez eue de la France ?

Du froid, la pluie, des taxis noirs et rouges, des Peugeot 404, gare d’Austerlitz, beaucoup de monde, des gares, des dimensions plus grandes évidemment… Quand nous sommes arrivés, ce sont des cousins qui sont venus nous chercher, qui habitaient un petit appartement. Nous avons donc habité quelque temps dans une chambre de bonne sans eau et sans toilettes, c’était au troisième, et l’eau et les toilettes étaient au rez-de-chaussée dans la cours. Ce n’était pas très pratique et il faisait très froid.

Vous parliez français ?

J’avais déjà fait cinq ans de français au lycée. J’aimais bien les langues, j’aimais bien les études en général d’ailleurs. Mais les langues j’aimais beaucoup. J’ai commencé à lire tout de suite. En français, j’ai commencé par Simenon. Pourtant, je me souviens que pendant six mois, je n’ai pas dit un mot ou presque, parce que le français que j’écoutais n’était pas le français que j’avais appris. Je ne comprenais pas et comme j’étais extrêmement timide et un peu perfectionniste aussi sur les bords, je ne voulais pas dire de bêtises.

Et vos parents, pensaient-ils revenir au pays ?

Pour la retraite oui, mon père voulait rentrer de toute façon au Portugal non pas à Estoril où nous vivions, mais sur les terres de famille qu’il possédait, à Tomar, à cinquante kilomètres à peu près au nord-est de Lisbonne.

Est-ce que vos parents sont revenus au Portugal ?

Ma mère non, parce qu’elle est décédée de problèmes cardiaques en février 74, mon père n’avait, je pense, jamais imaginé que sa femme puisse mourir avant lui, surtout qu’il avait 10 ans de plus… A ce moment-là, je crois qu’il a décidé de prendre sa retraite. Son patron lui a alors donné la possibilité de rester, ou de profiter et de partir avec 300 000 francs. C’est drôle parce que mon père était quelqu’un d’extrêmement humble. Et lorsque son patron lui a proposé 300 000 francs comme prime de départ, il croyait que c’était 300 000 francs anciens. Il lui a dit : « Non, non ». Il l’a beaucoup remercié mais il pensait que c’était 3 000 francs. Et quand il a vu l’enveloppe avec des billets de 500 francs qui sortaient de tous les côtés, il s’est mis à pleurer. Finalement, il a dit qu’il acceptait. Il est rentré du coup et ça nous a donné un bon coup de main. Il est reparti au Portugal à Tomar et il est décédé 9 ans après.

Est-ce que vous êtes revenu le voir au Portugal ?

Oui. Je suis retourné quelques fois en vacances, parfois on se retrouvait avec ma sœur, ses enfants… c’était très sympa. J’ai des souvenirs extraordinaires, vraiment. De ces mois, de ces semaines de vacances en été, tous réunis, évidemment il manquait ma mère mais c’était vraiment de très beaux souvenirs que je garde et auxquels je m’accroche parce que ma sœur non plus n’est plus là. Je suis le seul qui reste avec des racines portugaises.

Et quels étaient vos rapports avec les autres Portugais, quand vous veniez en vacances au Portugal, qu’est-ce que vous ressentiez quand vous étiez au Portugal à ce moment-là ?

Je pense que tous les Portugais émigrés ressentent ça et même peut-être tous les émigrés du monde entier… je n’ai jamais vraiment discuté à ce sujet. Quand je retournais au Portugal, j’étais très fier… je retournais dans mon pays. Même si je constatais que la vie avait changé, entre-temps et que même la langue avait évolué. Après le coup d’État du 25 avril 1974, il y a eu énormément de bêtises… les Portugais étaient totalement dépolitisés par 50 ans de dictature et ils confondaient un peu tout…

Les bases de mon édifice, de ma personne… c’est un édifice fabriqué par… par plein de nationalités en fait ! Au contraire de beaucoup de Portugais que j’ai connu, je ne jurent pas que par le Portugal…

Je me souviens que j’étais passionné par le cinéma et j’avais une caméra avec des films Super 8 et parce que j’avais cette caméra, on me traitait de fasciste, d’impérialiste… Et je disais : « Non, non, je suis seulement touriste, pas impérialiste ». Je me sentais portugais et en même temps, comme j’avais acquis peut-être à ce moment-là un accent un peu nasal avec le français, je ne trouvais pas forcément les mots parce que je ne parlais plus portugais… et on me prenait pour un touriste.

Vous avez deux enfants, est-ce que vous leur parlez de votre pays, de l’histoire du Portugal, de votre propre histoire ?

Ça m’arrive de leur parler. D’ailleurs au départ j’étais plein de bonne volonté, j’ai commencé à leur parler en portugais, mais j’avais des hésitations et au bout d’un moment, ils m’ont demandé d’arrêter et quelque part, cela m’a soulagé même si je le regrette aujourd’hui. 

Quand vous entendez quelqu’un d’autre parler portugais, qu’est-ce que vous ressentez ?

J’ai envie d’écouter même si c’est indiscret, je prête un peu l’oreille et parfois, j’ai envie d’intervenir et de leur dire et de leur crier que moi aussi je suis de là-bas… mais en même temps, ça s’arrête là…

Qu’avez-vous fait à 20 ans lorsque vous êtes arrivé en France ? Comment vous êtes-vous intégré ?

J’ai commencé ma vie professionnelle dans une usine qui fabriquait des jouets ; ensuite j’ai travaillé dans les ascenseurs, comme technicien, j’ai appris le métier comme ça, dans les grandes tours à La Défense. A la fin des années 60 et durant une grande partie des années 70, je dessinais, j’ai toujours beaucoup dessiné, à ce moment-là, je n’avais pas les moyens de faire beaucoup de photos. Je faisais des caricatures ou des paysages ou n’importe quoi sur les murs chaulés ou plâtrés des bâtiments et parfois j’avais des contacts intéressants avec les architectes qui venaient faire les visites des chantiers et… ils trouvaient mes dessins.

Puis j’ai rencontré des copains qui étaient dans le milieu du spectacle, qui avaient des studios de répétition à Paris. Des groupes venaient et avaient besoin d’affiches ou de pochettes de disque. Alors je leur faisais. J’ai travaillé pour un trompettiste qui cherchait quelqu’un pour faire le son, la sono et la lumière pour des spectacles qu’il faisait les week-ends avec un orchestre. Il m’a demandé si j’accepterais de faire l’éclairage. J’avais jamais fait un éclairage de ma vie. On a donc réuni quelques spots et puis on est allé à Rouen, le premier spectacle…

Quand on est arrivé face à la scène, c’était un podium énorme, marqué Europe 1 partout. On a sorti la sono et j’ai vu autour une batterie de projecteurs installés que j’avais jamais vus de ma vie [rires]. Et évidemment on n’a pas sorti les nôtres, on les a cachés sous des couvertures [rires]. C’était un podium qui était réservé aux Claudettes pour un spectacle qui devait avoir lieu le lendemain. Mais la veille il y avait Jean-Claude Borelly et son orchestre qui faisait son bal et que nous accompagnions. Et je me souviens d’avoir pris contact avec les techniciens qui faisaient la lumière et qui voulaient savoir qui était celui qui se chargeait de la lumière de Jean-Claude Borelly. Je me manifestais et ils m’ont montré le jeu d’orgue – je ne savais pas que ça s’appelait un jeu d’orgue à ce moment-là –, j’ai vu une boîte avec plein de boutons, des curseurs… J’ai fait ce que j’ai pu…

Les musiciens me jetaient des regards furibonds, parce que même quand la musique était au ralenti, ça continuait à bouger, ce qui était une horreur [rires] et mon copain qui faisait la sono est venu me voir et me dit : « Allez viens, mets ça en veille et puis viens boire une bière ». Alors je lui répondais : « Non, je peux pas parce que si je lâche les boutons c’est le noir. » [rires] Ça a été mon premier contact avec le spectacle, la lumière, et j’ai attrapé un sacré virus, mais vraiment, les débuts furent difficiles. Après des progrès, j’ai compris que ma vie et mon avenir était dans le spectacle.

Est-ce que vous avez fait des spectacles au Portugal ?

Oui. Tout à fait. Un jour, quelqu’un m’a appelé de la part d’un copain avec qui j’avais fait des lumières et m’a demandé de venir faire l’éclairage d’un spectacle de marionnettes au Portugal, dans le plus grand casino d’Europe à Estoril. Alors j’y suis allé, j’ai fait connaissance avec le casino et avec le directeur. Ça a beaucoup plus au directeur de l’hôtel qui m’a dit : « Est-ce que vous voulez vous occuper des éclairages du prochain show du casino ? » et j’ai fait ça jusqu’à ce que je quitte Paris, jusqu’à notre départ pour la Dordogne en 1994. J’étais payé à l’époque 50 000 francs, pour 15 jours de boulot, c’est-à-dire à ce moment-là, deux ans de travail d’une amie de ma sœur qui travaillait depuis 40 ans… ça a été une belle revanche, et je regrette absolument car je demandais très cher, ce n’était pas le prix du tout que je demandais en France mais ils acceptaient et je ne comptais alors pas mes heures. 

Je crois en l’être humain… je crois pas dans un drapeau, je crois en profondément en l’être humain, quel qu’il soit, quelle que soit sa couleur !

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Interviewer : Bernadette Ferreira

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