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Edouardo BERNAD

Eduardo Bernad-Balladin
Républicain Espagnol
Né en 1931

Edouardo BERNAD
Edouardo BERNAD
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Les séquences

Interviewer : Marianne Bernard
Lieu : Bordeaux
Date : 23 juin 2009

Retranscription de l’interview

MARIANNE BERNARD – Marianne BERNARD, donc nous sommes à BORDEAUX, le 23 juin 2009, et j’interviens dans le cadre du recueil de la mémoire orale des républicains espagnols résistants en France.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’être avec monsieur Eduardo Bernad qui lui est né en Espagne et je vais lui laisser la parole pour nous conter… nous relater sa vie … un p’tit peu avant la guerre civile et plus tard… 

EDUARDO BERNAD – Oui… bonjour, voilà je m’appelle, comme on a dit, Eduardo Bernad Ballarin, c’était… c’est le nom de ma mère, la famille de ma mère. Je suis né le 6/11/1931, dans un petit village… qui s’appelait Ontiñena dans la province, dans le sud de la province de Huesca en Espagne…. Je suis… origine d’une famille… disons… la petite… la bourgeoisie, la petite bourgeoisie rurale… du côté de ma mère… Par exemple, mon grand-père était un petit entrepreneur de maçonnerie, un des meilleurs tailleurs de pierre de la région… du côté, enfin, ma grand-mère du côté maternelle savait, enfin les deux savaient lire et écrire. Ma… ma grand-mère même arrivait à composer, à ces heures libres, des poésies qu’elle racontait après aux amis dans le village. Du côté de mon père c’était différent, c’était une famille… disons de laboureuses, qui… qui vivait sur leurs… avec leurs… leurs terres. Par contre ma grand-mère ne savait ni lire, ni écrire. J’ai perdu mon grand-père paternel très jeune alors qu’ il avait quarante ans… mon père était tailleur d’hommes et femmes, il était en même temps musicien, puisque il avait un handicap à un pied de naissance et puis ma grand-mère avait voulu qu’il fasse, qu’il fasse… autre chose que… que le travail de l’ agriculture, et il se fait que au village aussi il avait une des meilleure école de musique de toute la région qui était tenu par un italien, on l’appelait l’italiano et qui ra ratissait pratiquement tous les tous les jeunes des… des… des environs qui voulaient apprendre la musique et venaient au village…

Mon père s’est mis dès qu’il a fait, a fini son métier, il s’est mis à son compte, il avait un ouvrier, une ouvrière, en plus comme il était musicien … il jouait aussi dans l’orchestre, il y avait plusieurs orchestre dans le village, mais il jouait dans une des orchestres et notamment dans un orchestre de Jazz, parce que dans mon village il existait déjà un orchestre de Jazz, en 1925. Vous voyez que… je vous rappellerais que le Jazz est arrivé en Europe vraiment en 1925 à Paris avec les Joséphine Baker et les « Revue Nègre » et… mais dans mon village y’ avait des gens, aussi le Jazz, qui se jouaient et qui ratissaient… avec à travers les fêtes des… des villages et des différents villages de la province, ils ratissaient… très large parce que ils amenaient déjà le Charleston, le Swing et voilà et là ! En plus en plus de de du Paso doble du Tango, de la Rumba et tout ça quoi ! Voyez ? Et mon père délaissait souvent, ben le… le… l’atelier pour… pour aller jouer en orchestre.

Ma mère est une femme qui était très cultivée parce que dans la maf… dans la famille maternelle y… y fallait être cultivé et en même temps bien se tenir et ma mère était une très bonne couturière et tout ça mais bon pour des raisons de couple, elle voulait pas exercer… à l’atelier de mon père, bien que… que qu’elle avait une bonne, il y avait une bonne, moi… moi j’ai toujours connu… tant que j’étais au village une bonne, une bonne, mais voilà, moi étant gosse, j’étais un gosse… bon, j’a, j’a, j’avais perdu deux frères, un qui était plus âgé que moi qui s’appelait Hector qui était un blondinet, il était mort d’in, d’in, d’insolation et un qui était un an un an plus jeune que moi il… il s’appelait Gregorio, il est mort de… de la rougeole. Vous voyez à cette époque-là… les familles… étaient très nombreuses, y ‘avait neuf dix douze gosses, mais il arrivait une… une… une… une épidémie, et les gosses mouraient par dizaines chaque jour, voilà c’était comme ça ! Et… du fait que j’étais resté tout seul … j’étais assez gâté, très gâté, gâté un peu beaucoup, et… un… un gamin très turbulent en plus très capricieux… voilà… (souffle de Eduardo).

Je pourrais m’étaler longuement la dessus, mais non on va continuer et … voilà et nous étions …… loger en dernier dans le, dans la la la caserne de la guerre civile parce que il faut dire que j’étais dans un village républicain, toute ma famille était républicaine très républicaine, mon grand-père avait créer avec d’autres amis entrepreneurs comme lui, le le centre républicain, le cercle républicain dans le village en mille neuf cent neuf et c’était le seul centre qui avait dans sur trente kilomètres à la ronde, dans tous les villages, vous voyez c’étaient… et en mille neuf cent trois, il y avait déjà un maire républicain dans mon village et en mille neuf cent trente et un évidemment sa a continué quoi ! Il a plus de guerre civile, il y avait plus de petre… prêtre à partir de 1934 il y avait plus de prêtre non plus, il y avait une église, une très belle église, mais il y avait pas de prêtre parce que y’a… y’a… ils pouvaient pas vivre, les gens n’allaient pas à la messe suffisamment, les… les… les grands, les gens très riches l’avaient laissé tomber malgré qu’ils étaient très à droite, voilà!! Et un matin… un matin… 1936, une nuit, je me suis réveillé et puis je me suis aperçu sur 2h, 3h du matin, que j’étais tout seul dans la maison. Je me suis affolé, j’étais au balcon, j’ai cassé un barreau, parce que je croyais entendre quelqu’un qui pa… qui passait dans la rue et… et je me suis ouvert la main, ça aurait pu être très grave si je m’étais coupé une veine, et puis le lendemain matin, ma mère m’a trouvé dans le lit tout… tout ensanglanté et ss… la guerre civile venait d’éclater, et ma mère était partie avec mon père… ben… avec beaucoup de gens de village gardaient les routes parce qu’ils savaient pas e quel côté s’allait, s’allait tourner. 

Donc vos… vos parents se sont engagés… très tôt pour la République ? 

Oui ça … que bon toute la famille était engagée pour la République, la plupart du village, la majorité du village était… était pour les Républicains, bon, donc là, c’était facile… oui ct’à dire que j’avais déjà, j’avais trois oncles ct’à… dire que du point de vue idéologique… il faut dire que le village était Républicain sans une vrai… vrai définition idéologique, l’idéologique est arrivée après, si sauf que j’avais trois oncles… mon… mon grand-père était, comme j’avais dit maternelle était Républicain et il est… il luttait même à l’UGT, déjà avant la guerre, l’Union Général des Travailleurs et j’avais trois oncles du côté de ma mère qui était au POUM, militant au POUM avant 36 déjà, donc un était un dirigent c’était… il travaillait comme… disons comme contrôleur du métro à Barcelone et c’était un dirigent du POUM, c’était le parti communiste Trotskiste… de l’époque. Et bon ils se sont tous engagés les… les… les deux… les deux plus jeunes se sont engagés dans l’armée Républicaine dès que la… la… le coups d’État a éclaté… il faut dire que le village a été envahie par les milices qui sont arrivées de de de Catalogne, qui venaient… pour aider, de essayer de libérer Saragosse qui avait été pris par les Franquistes d’entrée, et… à partir de ce moment-là ils ont importé aussi la collectivisation des terres au village, collectivisation qui a été très, très mal perçu dans le village parce que les gens n’étaient pas d’accord du tout en plus c’était des républicains, ils voulaient pas ça, ils disaient nous vous nous laissez tranquille, on s’est ce qu’on a à faire etc.

La plupart du village, la plupart des hommes du village sont partis au front… un de mes oncles… a été… a été tué déjà les premiers combats à Huesca dans une contre-attaque, au porte de Huesca, il s’était engagé dans une unité du POUM, et il a été tué dans une contre-attaque. Bon voilà c’est dommage, c’était un des oncles les plus intéressants, intelligent, cultivé et… c’est un homme… merveilleux. 

Rappelez-nous ce qu’était le POUM ? 

POUM c’était le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste qui était, ben je vous dis, comme je vous dis… Partie Communiste Trotskiste, voilà ! Alors voilà, mon père à partir de ce moment-là…… il a adhéré à la CNT Confédération Nationale du Travail… Anarchiste, et… le village a été géré par une… collectivisation, on pourrait dire, obligatoire de… de la CNT. Et comme mon père ne pouvait pas aller au front, parce qu’il ne pouvait pas courir, il a essayé de partir au front, on lui a dit: » non!!, tu pars pas parce que tu fais te fait plumer quand on t’attaque, ils te mettent la main dessus, tu peux pas courir » et il jouait un rôle important dans cette co… dans cette collect… dans cette… collectivité qui qui gérait le village, c’est pour ça, moi bon, moi j’ai… j’ai connu… c’est vrai nous étions très près du front, parce que nous étions environ à vingt, trente kilomètres de en ligne droite, de la ligne de front, sur Saragosse, j’entendais fréquemment les… les… les… calonades et tout, et bon ça été difficile parce que j’avais, moi j’avais commencé avant la guerre ci civile, j’avais commencé à aller à l’école et là on a on a plutôt vivoté parce que tout le monde était mobilisé, même les instituteurs et tout, tout le monde a tout le monde a été mobilisé. Et puis bon ça s’est passé comme ça … on était sous… la… la ligne de front mais on voyait, y’a les… les soldats qui descendaient du front se reposer dans la commune et les soldats qui allaient monter sur le front qui avant de monter sur le front se reposaient aussi sur la commune, surtout ces communes de de voilà !

On a vécu pendant… près… près de deux ans comme ça ! Et… évidement pour nous c’était… c’était vraiment, on est on est c’était un monde complètement différent et il faut dire que les gosses, on les tient entrainer, on nous avait entrainé la la on appelle ça la protection civile pour nous protéger de l’aviation etc. Savoir, ce… ce… se… comment… se… se… essayer de se cacher des avions, se… se mettre dans des trous, se mettre les mains sur… sur la nuque quand… quand se coucher par terre contre quelque chose qui pouvait nous protéger etc., ça on était entrainé puis un… un matin de 1938, mars 1938… y avait ma mère quand je j’suis arrivé dans la cuisine, y’ avait ma mère qui était toute bien habillée, ma… ma… sœ… ma sœur, parce-que j’avais une petite sœur qui était née en 1937, avec une valise. Et ben voilà, on a… on a pris un camion et on est parti sur Lérida avec ma mère et mon père savait déjà que le… les Franquistes enfonçaient le front, c’était imminent et il avait pris… commencé à prendre ses précautions, parce que déjà depuis … depuis un mois ça tournait mal parce que on voyait de plus en plus l’aviation… Allemande, Italienne, qui passaient, qui nous survolaient, voilà, qui menaçaient. La famille Bernad s’était regroupé en dehors du village déjà… mais bon et on est parti sur Lérida… chez les amis qui étaient à 55 kilomètres, c’était en… en Catalogne et… on n’a pas fini de manger, il y a eu un terrible bombardement de trois heures de l’aviation Allemande et Italienne, ils ont pilonné pendant trois heures… Lérida, ça été affreux, on était… nous étions dans une cave, toute une bande de femmes, d’enfants et de personnes âgées, et c’est une… c’est une horreur parce que les bombes tombaient tout autour. La maison… on avait cru à plusieurs reprises que la maison allait nous tomber dessus et tout tremblait, c’est impossible que la maison tienne. Quand Lérida s’est vidé on est tout… tout… tout Lérida, les gens qui étaient resté, qui étaient là, sont partis à la campagne. Le lendemain, on a… tout le monde voulait dormir dehors parce qu’ils avaient peur d’un autre bombardement, parce que justement, les républicains avaient rétablies une deuxième ligne de front sur… sur Lérida et coupée en deux par El Segre, c’est un… je crois que c’est El Segre , c’est un fleuve important, et ils avaient établi une ligne de front de l’autre côté voilà !

Et bon on est parti, les gens voulaient pas nous laissez partir ils voulaient qu’on reste, on vous cache là, bon mon père était passé, il nous avait pas trouvé parce que mon père avait, ce qui s’est passé dans mon village c’est que justement le jour où nous sommes partis l’après-midi, … ils ont fait les… les gens qui gouvernaient dont mon père, avaient fait donner un, un en espagnol on dit un bandeau, c’est-à-dire une appel à la population leur disant voilà il faut, on vous donne une heure pour partir parce que dans une heure nous allons faire sauter le pont, parce que on était à la limite d’une rivière et… vous ne pourrez plus passer avec vos charrettes, ni rien, nous vous avertissons que les fran… les franquistes arrivent, se sont la légion étrangère, ce sont les Maures et vous savez qu’ils ont carte blanche pendant quarante-huit heures pour faire tous ce qu’ils veulent: piller, violer; tous qu’ils veulent. Nous vous conseillons même les gens qui n’ partagent pas nos opinions de partir parce que vous vous cachez en dehors du village parce que vous risquez de parce que… et ça a été la folie.

Vous nous avez, vous avez invoqué le nom de Maures qui étaient ces gens-là…?

Oui ça était… bon ! En 31, l’Espagne, il lui restait encore un territoire en colonie… Colonie, c’était le Maroc espagnol… les Maures, los moros comme on appelait en Espagne. Et comme le coup d’Etat a été fait là, la légion a mobilisé massivement la population magrébine on pourrait dire… espagnole du territoire… des territoires de la colonie espagnole et les a envoyé, et ils ont… ils ont passés en Espagne et s… et dans la légion étrangère, et il y en a même plus de 200 000, c’était pas… c’est pas rien et… avaient, comme je vous l’ai dit, ils avaient carte blanche. Quand ils rentraient quelque part, ils avaient carte blanche pendant quarante-huit heures pour piller, violer, tout ce qu’ils veulent, ‘fin tout ce qu’ils voulaient, voilà ! C’est… c’est… c’était terrible, c’était voulu pour terroriser la population, voilà ! C’était comme… comme les pilonnages de l’aviation Hitlérienne et d’Hitler et de Mussolini. D’ailleurs Mussolini en 38… oui en… à l’été 38 a donné l’ordre à l’aviation Italienne de faire des bombardements terrifiants sur le… sur la Catalogne pour, disons, sur la population civile. 

Et c’était un… un Espagnol qui les commandait ces Maures-là ? Ou…

Oui en principe c’est des Espagnols qui les commandaient. C’est… c’était des… c’étaient des militaires, des militaires franquistes, c’était pas… oui ! Y’a… y’a, parmi eux, y’avait des… des… sans doutes quelques officiers… y’a eu parmi des officiers qui… qui sont… sont passés des officiers, et puis, bon, des caporaux, des sergents, des comme ça, mais les… les… les unités… les unités… les unités militaires et la tête c’était… c’était des Espagnols, souvent accompagnés d’Italiens et… de… d’Allemands, des nazis. Des nazis, parce que c’était la division Condor, la division Condor qui était l’élite, qui avait envoyé Mussolini une… une de ces unités s’entrainaient en Espagne et comme on dit souvent, c’est ces unités… aussi. 

Donc vous êtes passés de l’autre côté de la ligne de front et qu’est-ce qui s’est passé après ? Qu’est-ce qui s’est produit ici ? 

C’est qu’on on a on a pu rejoindre la Catalogne, parce qu’on est parti avec ma mère, on s’est j’suis pas j’vais… j’vais faire vite parce que là c’était… c’était très dur aussi. On a retrouvé les gens du village qui avaient, qui étaient partis en Catalogne, presque tout le village, presque tous, comme ils avaient pu, avec des charrettes, ils étaient à pieds et tout ça. Et… ben… on a retrouvé mon père, puis on a pris un train et on est descendu sur Barcelone. Mon père avait déjà une destinée, par le gouvernement de la République, on a… on a… on est allé dans la banlieue de Barcelone, diriger un atelier, un… une usine de textile qui travaillait pour l’armée quoi ! C’est-à-dire que, à l’époque, il faut dire que les… la coupe du tissu était faite par des hommes, ils étaient tous à la guerre, où presque tous, donc… il y avait… il y avait dans… On était dans la banlieue de Barcelone, c’est à la Balalona juste en limite à toucher Barcelone, et… on était dans une usine… de textile et il y avait peut-être 200, 250 femmes qui travaillaient. Et il y avait deux bonhommes pour couper, mon père dirigeait l’usine mais en même temps il coupait avec un autre monsieur qui avait 85 ou 86 ans, un tailleur. Bon voilà pour donner du travail à toutes ces femmes, et là, bon ben, on est resté presqu’un an à crever de faim, parce qu’on crevait de faim, on crevait littéralement de faim.

La première nuit, parce que les… les aviations italiennes venaient bombarder tous les jours, toutes les nuits. On descend à la cave, après avec mon père on a décidé de monter, on avait une terrasse, une grande terrasse, on montait sur la terrasse voir ce qui se passait, si les avions viennent, on descend à la cave et moi j’assistais à chaque fois à tous les bombardements, que ce soit de jours ou de nuits, j’assistais. La nuit c’était un véritable feu d’artifice avec les… les réflecteurs qui cherchaient les avions, les la DCA qui tirait dessus et on voyait, et on habitait juste devant l’entrée principal d’un hôpital, d’un hôpital et on voyait après tous le bombardement je voyais tout ce qui arrivait. Et on a vécu comme ça et… pendant le jour moi j’allais à l’école et je vivais avec une bande de gosses… très importante qui était… qui savait pas où était leurs parents, ils vivaient… dans la rue, la plupart du temps et ces gosses m’ont beaucoup appris parce que bon ils m’ont appris à vivre dans l’adversité, dans les moments très difficile et à survivre à des conditions extrêmes. Ça m’a mûri de cinq, six ans, entre tout ce que j’ai, ce que j’ai vécu avec les bombardements et tout ça et ce que j’ai connu après.

Oui parce que rappelez-nous l’âge que vous aviez à l’époque ?

Ben j’avais 6 ans .

6 ans ? Donc un tout p’tit enfant !

P’tit enfant. Mais voilà et puis bon… quand ils ont… quand le front… le front de Catalogne a été enfoncé… il s’est posé la question… bon ben il faut partir et… les… les… les dames, les femmes qui étaient là travaillaient, ne voulaient pas nous laisser partir, « Non, non vous partez pas, on vous cachera » etc. Non, mon père il a dit : « Bon si, si on reste ici, si ils m’accrochent, ils m’ont… ils m’ont… ils vont me faire moi du… du… de la saucisse-là et… il faut que je m’en aille ». Alors il s’est tourné vers ma mère et puis vers moi et ma sœur, il dit, « Écoutez, vous vous devez rester parce que à tous les quatre ça sera très difficile qu’on arrive jusqu’à la frontière, ça sera presque impossible, moi j’ai des chances d’y arriver mais avec tous les quatre on va pas y arriver ». Et ma mère s’est retournée vers lui et lui dit, « Écoute, c’est simple, si on s’en va, on sera tous les quatre, je ne reste pas toute seule, si on… si tu vas, si tu pars, moi je pars. On pars, ce sera tous les quatre ensemble, on reste pas. »

Et je pense que beauc… beaucoup de temps, très longtemps après, j’ai… j’ai compris que ma mère nous avait sauvé. Et là on est parti… à pied, pendant… sur une commune voisine, qui était je sais pas, à une vingtaine de kilomètres, quand on habitait là-bas, il y a eu un terrible bombardement, parce que mon père avait combiné avec… un ami, il avait des amis qui étaient dans l’armée, qui fait… qui f… qui faisaient la… le… le transport des… le transport des militaires vers la frontière, si… voilà. Ils passaient vers… entre telle heure et telle heure sur cette commune à tel endroit, et ils pouvaient nous prendre là, le jour où il fallait partir, parce qu’ils savaient que le front allait… a été passé. On a… on… on a attendu deux heures ou trois heures dans une église, on a essuyé d’abord un bombardement… deux bombardements, puis après… et puis mon père est venu en courant, « Vite, vite, vite, on y va ». On a pris un camion s’était un camion de militaires blessés qu’on évacuait vers… vers la frontière. Et on est parti… on a fait, j’ché pas, on a fait 70 kilomètres, 80 kilomètres, mais on roulait à 20… 20 ou 30 kilomètres à l’heure, parce qu’ il fallait surveiller la… On a pris quelqu’un du village aussi en cours de route et … à la tombée de la nuit, c’était… c’était à la…au moment de… de l’obscurité, y’a… parce que, c’est la route de Barcelone qui va vers… vers Portbou… elle longe… elle longe la mer presque tout le temps et la… la voie ferrée et un moment donné on a entendu un avion… un avion, un hydravion, décoller et tous les militaires qui étaient là, tous les… les… y’en a qui… qui… qui avaient pas de bras, d’autres qui avaient pas de jambes, qui avait pfff… c’est… Il a dit, bon, c’est un immigrant italien, « Il faut sauter ». La… la… le camion éteint les phares et il s’est… il s’est éloigné là , j’ché pas, il a fait 50 ou 80 mètres, et ma mère et ma soeur et moi nous étions contre la cabine. Ma mère s’est jetée sur ma sœur parce qu’elle était paniquée, elle a… elle a… l’aviation l’a paniquée. Et elle m’a accroché par le cou, elle m’a verrouillé, j’étais ventre en l’air, alors tout le monde a sauté, et mon père m’ a accroché par la main dans le noir, il me tirait en criant, « Il faut sauter, il faut sauter autrement on va se faire tuer, on va on va se faire tuer », et j’entendais le… les… les avions qui av… moi j’étais conscient qu’il fallait sauter, parce que… t’en… on allait tous mourir là et puis dans les dernières secondes, mon père m’a lâché et il a sauté, et j’ai entendu distinctement l’avion passait très bas et deux sifflements et des explosions beaucoup plus bas. Il nous avait raté de 2 mètres, mais 2 mètres… ça … il… on s’est aperçu que c’est la chance. C’était qu’on était sur une hauteur, et que en bas, il y avait la voie ferrée, et que… c’est ce qui nous avait sauvé, parce que à 2 mètres de bombes, on s’en sauve pas là !

Et un moment après, j’ai vécu un moment terrible, parce que là je me voyais mort, moi j’étais conscient, ma mère est… moi j’étais conscient qu’on allait mourir là, vraiment conscient qu’on allait mourir. Et un moment après, j’ai entendu quelqu’un qui sautait… dans le camion. C’était mon père, qui s’est tourné, qui est venu vers moi et dit, « Écoute », il a dit à ma mère,  « Laisse-moi au moins, si à l’occa… si… si… si… ça… se… Si l’un de nous… Si ça se présente, il faut au moins que tu me laisse sauver Edouard… Eduardo ». Et bon puis vingt minutes après, tous les militaires sont arrivés en se tenant les uns les autres … Et puis une demi-heure après, on a dormi dans un… dans un campement de… de soldats qui montaient vers… de… surtout de blessé qu’on transportait. Et alors, une nuit infernale, du vent, la fameuse tramontane-là, il pleuvait… il pleuvait, couchant la paille, je… je pensais, j’dis, « Qu’est-ce que j’ai comme chance d’être ici, qu’est-ce que j’ai comme chance d’être ici ! « . Et je pensais aux gens qui… qui… qui marchaient sur la route partout là, sous la pluie, sous le vent

Le lendemain, on est reparti, et c’est encore rebelotte… avec trois militaires qui nous accompagnés, mais on est parti à pied jusqu’à Portbou. On a passé sur un pont, y avait que les rails et la rambarde, El Segre qui descendait avec un fleuve-là, si on tombait en bas, c’était fini. Là, on passait en… en… en marchant sur les rails et en se tenant sur la… la rambarde et un militaire avait pris ma mère par la main et… et mon père avait pris ma… ma sœur dans ses bras et on est parti, ils nous ont, après ils nous ont abandonné parce que… s’en doute il devait établir une ligne de front et on est arrivé dans un, dans une gare y avait peut-être quarante mille personnes qui étaient là, un train qui était chargé, ils attendaient la locomotive, mon père a dit: « On ne reste pas là, parce que là l’aviation arrive, ils vont faire un véritable carnage ». On a continué, ça été, je… je… je… je vais finir parce que c’était une odyssée arriver jusqu’à Portbou, et on a passé une nuit d’enfer à Portbou. Et là on a été séparé, parce qu’on empêchait les hommes de passer, avec ma mère, ma sœur et moi, on a pu monté dans un camion tous debout parce que on était serré comme des sardines, on se tenait les uns aux autres, parce qu’on… et on dans une longue colonne qui montait sur la frontière, on a on a, on est allée jusqu’à Cerbère mais ça duré sept, huit heures ou j’ché pas cinq, six heures, j’ché pas combien. On est arrivé à Cerbère, on nous a classé, j’crois même qu’on nous a vacciné, on nous a mis un… un papier, un carton attaché avec une ficelle, puis on est… on a resté jusqu’à, jché pas, 10 heures du soir ou 11 heures du soir. Et là, on nous a mis dans un train et y’avait eu des bombardements sur… sur Portbou et la… la DCA tirait depuis le haut, ma soeur s’accrochait, elle attrapait, à chaque fois elle était paniquée, elle s’accrochait à ma mère, elle criait, elle hurlait. Moi j’ai voulu dire, « Écoute… on… on est en France maintenant, tu risques plus rien ». On a pris le train et on a navigué pendant deux jours et trois nuits… deux jours ou trois nuits, ou trois nuits et deux jours, trois nuits et deux jours. On s’est arrêté à plusieurs gares, où la croix rouge nous donnait du lait etc. Et puis un soir on a débarqué à Cosnes-sur-Loire dans la Nièvre. 

Avant d’évoquer les premiers pas en France, quelle a été la date de votre premier passage… de la frontière française…

Je crois que c’était les premiers jours, le premier l’un ou deux de février 1939… 39, oui ! Voilà, oui c’est ça ! 

Donc là vous évoquez les conditions de… de de retraite en fait, mais… vous, est-ce que vous rappelez bien de tout ça parce-que vous étiez quand même jeune…

Oui, c’est-à-dire que, si… si je me rappelle parfaitement puisque bon je pourrais m’étaler longuement sur… sur les tout ce qui s’est passé bon parce que il y’avaient des moments et ça… parce que y’a y’a un moment donné… que j’ai… j’ai pas dit, qui m’avait profondément marqué, on est attaqué par l’aviation, on a été attaqué plusieurs fois par l’aviation et… en montant sur Portbou et puis… une demi-heure après nous on a pu se cacher, on a… les gens se sont cachés et une demi-heure, vingt minutes après, j’suis arrivé dans une clairière, il y avait plein de cadavres de… de femmes, d’enfants, qui avaient mis… surpris par l’aviation, qui avaient été mitraillés. E moi ça m’avait… On était harassé, on était fatigué, on… j’avais une couverture… qui est par là… Là !… Mise autour de moi, et qui nous permettait aussi de nous cacher aussi et moi ça m’avait bouleversé, parce que je pensais que ça aurait pu être nous quoi ! Et là je m’étais juré, j’me dis, si un jour, je pensais les gens qui étaient, si des avions, c’étaient des barbares, c’est… c’est… c’est pas des êtres humains qui mitraillent comme ça les… les… la population civile. Et je m’étais juré si… si je m’en rescapais, quand je serais grand je… je me batterai contre ces barbares-là, c’est pas possible. C’est… c’est mon… mon… mon com… mon sermon personnel, que j’avais fait étant gosse hein ! J’avais 7 ans.

Donc à votre arrivée en France à Portbou… par Portbou vous êtes passé… Avez-vous été séparé… des parents ou des frères et soeurs… Comment ça s’est passé ? 

Oui, c’est-à-dire qu’on a… mon père, on avait… on avait été obligé de le laisser à Portbou, parce que, à ce qu’on a compris, les… les républicains pensaient établir une ligne de front, encore, disons, au… au nord… au nord de Barcelone. Ils voulaient récupérer tous les hommes de moins de 70 ans, pour les engager… les engager sur le front… Même ceux qui étaient pas militaires, pour au moins servir de… dans l’intendance, etc… Alors on a été séparé, c’est pour ça que avec ma mère…  ma mère et ma sœur on est rentré… tout seul, enfin… enfin, on nous a chargé dans un camion là et on… on… on est monté… on est monté sur… sur le… vers… vers Cerbère, il faut dire que sur la route c’était… c’était… c’était terrible parce qu’y avait des… l’aviation continuait à canarder… De temps en temps, on le voyait sur le bord de la route, il y avait des… des… charettes qui avaient été écrasées par la… par l’aviation, des camions qui avaient été incendiés, etc. quoi ! Bon, en France, je vous dis… quand je vous dis on a pris un train … qu’on a na… na… navigué en France pas mal, et on a… on a atterrit une nuit à Cosnes-sur-Loire…

Il fait… il y avait beaucoup de neige, s’… et on est monté dans des autobus et on a voyagé à peu près une petite heure et on est arrivé dans une commune qui était dans l’ Yonne, juste au limite de la… la Nièvre et qui s’appelait Etais-la Sauvin, ça s’trouve entre la route… sur la route entre Cosnes et Clamecy,  et là, à notre grande surprise, on est arrivé, je ne me rappelle plus si c’était un autobus ou deux autobus, parce que là ça c’est beaucoup… et dans une grande salle, avec les tables mises, les couverts mis, des fleurs, des gens très accueillants, ça paraissait… ça paraissait même un monde irréel pour nous, ça nous paraissait irréel des gens qu’on… qu’on ne comprenaient pas, évidement, parce qu’ils parlaient français, tout le monde parlait français. Et… bon, on s’est assis pour souper, on nous a servis une soupe chaude, ça faisait quatre, cinq jours qu’on avaient pas mangé un repas à peu près convenable, c’était qu’on avait presque pas manger quoi ! Et … des gens qui étaient tellement accueillants, gentils, et … à la fin du repas… y ‘a une dame qui a demandé à ma mère si on voulait des gâteaux et ma mère est une femme très, très… très réservée, très prudente, comme en espagnol « Gato » ça veut dire « des chats », y s’est dit ces gens-là, peut-être ici, dans ce pays, on mange les chats, elle a dit non, elle a dit non … moi ça faisait un an et demi ou deux ans que j’ai vu pas le chocolat. Les gâteaux j’en voyais pas beaucoup non plus, je n’avais pas beaucoup non plus (rire)… trois jours après on s’est beaucoup marré de… de… d’apprendre ce qui s’était passé, enfin bref voilà !

On a été logé dans une dans une maison, une maison, grande maison dans le village et puis toute de suite on s’est lié d’amitié avec les gens qui étaient propriétaires de cette maison, c’était des gens qui… qui tenaient un hôtel-restaurant. C’était un… des gens très intéressant, le couple était très intéressant… les gens qui faisaient partie de la bourgeoisie… bourgeoisie rurale, lui il était coiffeur, photographe … apiculteur, horticulteur… de tout, mais un professionnel. Et… bon ben, j’allais, je… je… j’étais… j’étais souvent chez eux, parce qu’ en plus, il avait deux filles, une qui était un p’tit peu plus jeune que moi, et l’autre bien plus âgée que moi. Et… ben on est tout de suite tombé tous les deux amoureux avec la p’tite… avec la petite fille, voilà, et on se quittait plus (rire). La plupart du temps, et son son père était très, très… enfin y… y… y… je lui plaisais beaucoup, il m’emmenait avec lui partout etc. Bon ! Et dans cette dans cette maison, on a… ils ont… ils ont fait un peu… ils ont établi… ils ont décidé d’établir les cuisines pour tous les gens qui étaient réfugiés, là. Et là, il faut dire que j’ai vécu une vie magnifique pendant six à sept mois, jusqu’à ce que la guerre mondiale a éclaté. C’était… c’était on a… j’arrivais de l’enfer et puis ça me paraissait un monde que… que… l’insouciance qu’il y avait et tout, c’était terrible, c’était fantastique, c’était… et… on a on a pu prendre contact avec mon père qui avait… qui était passé, je crois un jour après ou deux jours après, qui avait été… évacué sur Quimper et… ben, il a… il est venu nous rejoindre. Il est venu nous rejoindre et… mais dans le village-là, il y avait deux tailleurs donc mon père pouvait pas exercer, donc voilà, c’était comme ça. On a passé une vie magnifique jusqu’à que la guerre mondiale éclate. Là il nous a dit, « Écoutez, terminé ! La partie et l’entracte est terminée ! ». On reçoit des… des gens du nord de la France, des Belges, des Lorrains, des Alsaciens, tout ça. Il faut que… il faut que… il faut que vous vous débrouillez tout seul, et comme dans un village à côté, qui était juste dans la Nièvre, y avait pas de tailleurs, ou un tailleur qui… qui était très âgé et ne pouvez exercer….

Les amis Français que l’on avait là, nous ont… loué une maison… et pour que mon père se mette à son compte. Mon père a commencé à travailler, mais c’était… mais ce qui est embêtant, c’était la commune, c’était Entrains-sur-Nohain, et c’était, par rapport à la commune où on avait vécu d’abord. Parce que, on… on avait été à l’école, j’étais… j’avais été à l’école tout de suite… les instituteurs qui étaient jeunes avaient… nous avaient pris avec beaucoup d’attention, surtout les enfants… de… espagnols. Parce qu’ils ont toute de suite compris que nous on allait apprendre le français tout de suite et aider nos parents si c’est vrai que moi, en Catalogne j’avais appris j’ai appris le catalan et j’avais presque perdu le castillan et là, le… le catalan m’a aidé énormément, parce qu’en trois mois je parl… je parlais couramment le français, et ma mère se servait de moi pour aller faire les courses. C’était moi l’interprète de la famille et… voilà, quand je… j’suis arrivé dans la commune d’à côté, ça été une horreur, parce que les gens nous… j’ai découvert le racisme, les gens nous regardaient… comme… comme des bêtes qui arrivaient d’un… d’une autre planète, comme des gens dangereux. Et en même temps… ils… ils avaient été très influencés par… par la propagande… ambiante de l’époque sur les… sur les Espagnols, les républicains espagnols, les rouges. Et quand j’ai vu ça… puisqu’ils arrivaient, même à la fenêtre, ils venaient en groupe à la fenêtre, regarder comment on était, et comment on vivait, « descarada mente » comme on dit en espagnol, « de façon effrontée », regarder, voilà, ce qu’on… ce qu’on faisait comme qualité. C’était… c’était une horreur. Moi j’ai toujours compris, je dis « Là maintenant, c’est… c’est… c’est fini la… la tranquillité, c’est terminée ». Là, quand je vais à l’école, il va falloir qu’ je fasse très attention, parce-que je… je risque très gros.

Effectivement, le premier jour que j’étais à l’école, tout seul dans la cour, tous les gosses autour en train de me regarder, à 3 mètres dans la cour de l’école, et bon ben j’étais à l’école, ben j’ai commencé à apprendre comme… comme les autres et ça a pas manqué. Le premier jour que je sors de l’école, j’ai fait à peine 200 mètres, toute une bande m’est tombé dessus pour me taper, un grand dadais, parce que moi j’étais tout petit, j’étais chétif et tout, j’étais tout petit, un grand dadais m’a donné un coup de poing par derrière, il m’a… m’a… m’a… enfin, il m’a étalé, j’me suis étalé, et j’me suis redressé aussitôt, et je lui ai fait face et je l’ai mis KO. Enfin un direct à l’estomac. Et il est tombé comme une planche, « CLAC ». Ils savaient pas, ils avaient peur de moi. Ils avaient peur de moi parce qu’on leur avait bourré le crâne, mais en même temps, ils voulaient me taper et… le gars s’… les gars, ils sont tous arrivés, ils l’on ramassé et il s’est relevé, je me suis mis en position de défense et j’ai dit, « Bon si tu veux recommencer, on repart ! ». Et à partir de là, ça été terminé parce que, même les grands me craignaient, et bon, se sont, après, ils sont devenus de bon copains etc. Mais bon au début c’était comme ça ! Évidement, il se passait que moi, j’avais mûri six, sept ans de plus mentalement que mes copains français, parce que c’que j’avais vécu m’a… m’avais mûri énormément. Je faisais des choses… non, mais c’est… c’est les choses de juger de tout ça, oui ! Et à l’école, bon, ben je suis devenu tout de suite le leader. Les gosses, parce que, bon, pff, ils venaient me demander… des choses, je m’étais battu une fois avec un grand dadais aussi, pareil, on s’était, on s’était rencontré aussi, pareil, sans vouloir, il m’avait mis une… une baffe et je l’avais mis KO aussi, alors évidement… un grand dadais qui était deux fois comme moi, j’avais… j’avais… j’avais mis un direct dans l’estomac et tombé comme une planche et… qui… qui avait pas osé riposter et…. Pff… après tous les grands avaient peur de moi, ça c’était la… la… l’ambiance un peu dans le village. 

Donc vous avez eu une scolarité normale ? Pendant quel…. même les années de guerre ça s’est passée, elles se sont passées à l’école, vous avez pu continuer… Ensuite où avez-vous vécu ? 

Ben, c’est-à-dire que nous avons vécu à Entrains ce qui s’est passé. C’est que au bout de… de… de… d’un mois, d’un mois et demi … les gendarmes sont à la maison, ils ont dit, « Vous n’avez pas le droit d’exercer » à mon père, « Vous avez pas le droit d’exercer ». Et là, on a essayé de travailler dans les bois, parce que là-bas, il y avait beaucoup de bucherons. Évidement tous les français étaient mobilisés, y ‘avait plus… y’avait plus rien. Il fallait… il fallait couper du bois. Il fallait, parce que à l’é… à l’époque, on vivait beaucoup… on se chauffait au bois, le charbon de bois aussi ça fonctionnait énormément, mais on n’avait pas pu, bon, on n’avait pas pu s’en tirer. Alors mon père a… a trouvé une combine avec les amis français. Y’avait un… un… un… très grand magasin de confection et ils avaient besoin, évidement, ils avaient besoin quelqu’un d’un tailleur, pour faire les retouches, pour faire les costumes, parce qu’à l’époque, on faisait beaucoup de costume sur mesure. Il l’avait pris, évidement il l’exploitait … et… bon on vivait comme ça, on vivait comme ça. Et moi, à l’école, au début, bon ça s’est… ça s’est passé comme ça, après… j’me suis intégré petit à petit… je commen… j’avais des difficultés parce que à… fal… fallait apprendre le français, mais… mais non seulement le français, le parler, le français écrit, et j’ai perdu un an. J’ai perdu un an quoi ! J’avais perdu un an en Espagne ou deux, j’en ai perdu un an là-bas, mais… la deuxième année. Et je me suis éclaté quoi ! J’avais pris une maturité, et j’étais subitement devenu le premier de la classe et… pfff… toute l’année premier, j’avais des notes super toujours … alors que mon père pouvait pas m’aider, j’ai fait une scolarité sous l’occupation pour moi c’était fantastique. 

Donc l’école s’est terminée, vous avez appris un métier? 

C’est à dire que c’était plus compliqué que ça parce que[rires]… c’est plus compliqué que ça encore, parce que…. y’a l’occupation, c’était pas facile parce que là-bas y’avait… y’avait d’abord… en 40, y ‘a eu… 40… 40, on a vécu… quinze jours terribles. On était dans l’axe Paris-Bordeaux, l’axe de la route, la route nationale et… on a vu défilé la moitié de Paris, les civils qui passaient avec leurs… leurs chats, leurs chiens, tout sur le… la voiture, dans le truc. 

L’exode.

L’exode. Et… la nuit c’était les… les… l’armée, avec leurs camions, leurs canons, leurs… leurs… Et mon père était ben il était comme un tigre, il s’est dit bon, « Dans une cage qu’est-ce que je vais faire, qu’est-ce qu’on va devenir ? Donc qu’est-ce qu’on va devenir ? », pour mon père ça était affreux, j’lai vu brûler sa carte de de C.N.T.. J’l’ai vu brûler. Parce qu’il… il était désespéré. Et justement les voisins, les amis qui étaient à l’hôtel, ils sont venus nous voir et ils ont dit, »Ouais, qu’est-ce que vous faites, vous descendez dans le Sud ? ». Mon père il dit, « Bon, au… aucun intérêt, dans le Sud ou ici, c’est pareil, alors… ». « Alors ? Parce que nous on s’en va ». « Si vous partez pas, vous venez à l’hôtel, vous gardez l’hôtel ».

On est parti se cacher dans les bois avec d’autres bûcherons espagnols, pour sa… pour savoir ce qu’il se passait. Et… et quand on a su… quand ils on a su que les Allemands étaient dans la région, les… les bûcherons qui étaient là, qu’on était caché dans les bois, sont partis. Ils ont pris leurs sac, ils sont partis dans le Sud… vers le Sud.

Les bûcherons espagnols c’était en fait des anciens soldats républicains. 

Oui c’est ça. C’est des anciens soldats républicains. Et là… avec mon père, on est parti on est parti. Mon père m’a pris par la main dit,  »Bon on va voir ». On entendait l’armée allemande qui… qui passait sur la route on a été carrément voir, il m’a pris par la main, « On va… on va rencontrer les soldats allemands ». On est sorti en bord de route et on est passé, ils nous saluaient à chaque fois. Y’en a même un… un qui nous a lancé un paquet de bonbons, alors mon père, après, bon il dit, « Bon ça y est. Ben on s’en va ». Mais on… on… sur le chemin il me dit, « Tu sais maintenant, ça c’est terminé là, tu lèves plus le poing-là, ni se te ocurra (rire),tu lèves plus le poing-là, c’est terminé-là ». Et on a été à l’hôtel, on est resté plusieurs jours, je pourrais m’étaler la-dessus, beaucoup de choses, mais, là, y’avait déjà les… les éclaireurs allemands étaient passés, ils avaient saccagé pas mal de choses, on avait quel… quelques jours et on est rentré sur le… et on est rentré sur le… à Entrains c’était… c’était sur la nationale. On revient, c’était à 7, 8 kilomètres, et y’a les Allemands… Ils étaient là, il y avait 8 Allemands,  d’importants, qui occupaient la commune. Le 1er juin est arrivé, un sot d’Allemand qui est venu, il voulait nous demander si on pouvait lui prêter la machine à coudre, parce que… il voulait travailler pour les… pour ses compagnons, qui nous payerait tous ce qu’il fallait. Quand il a vu la situation où on était, il nous a donné toute de suite de l’argent, il nous a payé à l’avance, il nous a apporté des… des casseroles, de… de… des couverts, de tout, et il nous a donné un bon pour qu’j’aille à la… à la cantine, chercher à manger. Et le lendemain, deux officiers, officiellement, qui arrivent et qui disent, « Voilà… la guerre est terminée, nous avons de très bon tissus anglais… nous allons être en permission, nous allons rentrer en Allemagne et nous voulions de très beaux costumes civils. Est-ce que vous voulez… nous travailler… Nous faire ces costumes. On sait que vous êtes tailleur, un bon tailleur ». Bon… On a dit oui. Mon père a dit « Oui. Mais voilà, les Français ne me laissent pas travailler », alors l’autre, les officiers, dit: « Écoutez, je crois que vous n’avez pas compris la situation … la guerre est terminée, c’est… c’est nous qui avons gagné la guerre, c’est nous qui commandons ici en France, c’est nous, c’est nous qui commandons, qui gouvernons la France. Si vous voulez travailler, c’est très simple, vous dites oui, je vous fais un papier, vous allez à la Kommandantur, et demain… on revient… ». Ils ont fait un papier  pour qu’il aille à la Kommandantur, deux jours, ils sont arrivés, ils étaient plus deux, ils étaient trois. Y’en a un qui parlait espagnol, beaucoup mieux que nous, et quand j’suis arrivé… il expliquait le… le… celui qui parlait espagnol, il avait été en Espagne, il lui expliquait à mon père, j’me rappelle il disait: « Tu sais… vous savez les… les… les Espagnols, les soldats, fantastiques ! Les rouges, les nationaux, les soldats, fantastiques !… Les Français, rien du tout, rien du tout, des poules-mouillées, ça sert à rien ! ». Mon père disait rien lui, il cuisait… il coupait son machin, il disait rien. Mais moi j’me disais, ce salaud là, sa… sa… moi je co… vraiment c’est pas la… la… l’unité que j’étais, je dis, ça se trouve ce salaud-là, il était dans ces avions-là qui étaient en train de nous canardés, moi je me (rire), je voulais pas rester là, ça s’est passé comme ça. Et quand s’… quand… « Hé hé hé… », il disait à mon père, « Voilà, vous voyez, la France quinze jours, kapout, quinze jours kapout. L’Angleterre, maintenant c’est l’Angleterre. L’Angleterre, cinq semaines, cinq semaines, kapout, kapout ! », et quand (rire) et le… le soldat Allemand qui était là en train de coudre-là, quand ils sont partis, « Allemand… Allemagne is kapout. Hitler kapout ! Hitler kapout ! Allemagne is kapout ! ». Ça s’est passé comme ça et bon ben ça, voilà… mon père avait pu travailler… pas seulement pour les Allemands… pour les Allemands… Puis il travaillait principalement pour les Français, parce que là, il a travaillé pour ces trois officiers, après je crois avec les Allemands, il a plus rien fait.

 (Bruit Micro + Eduardo toujours qui parle)

Ça nous a permis de vivre, oui… c’est-à-dire que quand la… la rencontre qui a eu entre les officiers, mon père, c’était simple, mon père, « Oui, moi, je suis obligé de travailler, j’ai… j’ai… j’ai une famille à faire, à nourrir et à vivre, j’ne peux pas faire autrement, j’ai besoin de travailler ». C’est… c’est là que bon… il a commencé à travailler pour les Allemands, après il a continué, évidement ça lui a permis de continuer de travailler, c’était le seul tailleur qui avait sur une commune de… de 1500 habitants. Il avait du travail… trois ans d’avance ou quatre ans d’avance Ça nous a permis… ça nous a permis, de ne pas… de ne pas… avoir les mêmes priva… privations qu’avaient beaucoup de Français. Peut-être pas dans la commune, parce que il y a eu… c’est une zone agricole, il y avait quand même… on arrivait à s’en sortir, mais… si dans les villes… dans la ville, il y avait des gens qui crevés de faim. Bon, mon père, bon, quelqu’un venait de se faire coudre un costume, parce que il allait marier son fils ou etc.. « Oui d’accord, j’ai besoin dans deux mois », « Ah non j’peux pas dans deux mois, j’ai du travail, dans… dans un an ! Ah non non ! », « Vous me demandez ce que vous voulez, mais… », souvent c’était des riches paysans, « Bon ben écoutez, vous me… d’accord j’vous le fais dans un mois, mais il me faudrait un sac de farine… mon fils il ira vous chercher… un demi kilo de beurre toutes les semaines chez vous, et puis vous achète… vous achèterez des pommes », à l’époque des pommes, etc. « Ouais, ouais, tous ce que vous voulez ». À des prix… des prix… des prix… c’est les pommes d’Entrains, c’était au pays. C’est comme ça, ça nous a permis de bien vivre pendant l’occupation, bien vivre.

Au début, au début de l’occupation, parce que ça c’était en 40 en fait ? 

C’est en 40 et même après ! 

Même après…

Même après de vivre parce que, bon, y’avait pas de tailleur dans le village… Mais ça, y’a beaucoup d’espagnols qui sont arrivés, les compagnons travailleurs et… mon… mon… mon père et ma mère avaient pris contact avec des cousins qui étaient du côté de Saint-Nazaire, et qui… qui étaient très mal, et il les a… il on… il les a fait venir… chez nous, ils se sont évadés, ils sont venus chez nous… celui qui est devenu mon oncle, et ils ont monté un réseau, et ils faisaient évader les gens qui étaient, qui souvent étaient déplacés sur… les îles normandes, où ils vivaient très mal, c’était, c’était l’enfer, ils faisaient évader et c’est… souvent des gens CNT, j’ai vu…

Et c’était à quel moment ? 

C’était… ça c’était en 41, 42, 43. Voyez, c’était… c’est… c’est bien, 42, 43 et je voyais souvent chez… chez moi, passer, alors chez moi, pfff… y’a beau… la commune, c’est une commune commerciale, c’est-à-dire qui y’avait une fois par semaine, y’avait le marché du village, alors tous les paysans descendaient là vendre leurs produits et beaucoup de gens, beaucoup de bûcherons qui y’avaient autour, descendaient acha… faire les achats au moins tous les quinze jours, faire les achats pour… pour les quinze jours. Et, les Espagnols passaient chez moi parce que comme ça ils échangeaient l’information et… et souvent, quand y’en avaient qui étaient dans la… parce que il y en avait  beaucoup qui étaient dans la misère, parce que y’avaient de tout, il y avait beaucoup d’intellectuel de haut niveau qui étaient comme bûcherons parce qu’ils avaient pas le droit d’exercer, et mon père les aider financièrement… les aider financièrement. C’est-à-dire que chez moi, c’était un peu ils restaient manger et en même temps il les aider financièrement, c’était un peu la maison du bon Dieu, au grand dam de ma mère, parce qu’on était toujours fauché. Il gagnait beaucoup d’argent parce qu’il travaillait beaucoup d’heures… Chez nous, y’avait une des… des jeunes filles qu’on avait connu, française, qu’on avait connu au début dans l’autre commune, qui venait tous les jours apprendre le métier, et qui travaillait Y’avait deux femmes qui travaillaient et puis mon père donnait du travail, comme il avait beaucoup de travail il donnait souvent du travail à des femmes de prisonniers qui étaient là parce que elles avaient besoin de manger. Et puis mon père avait trop de travail quoi. Voilà, c’est comme ça on a passé les… les trois ans mais… on a caché ce fameux, enfin comme je vous ai dit, y’a… beaucoup de gens, de Parisiens, qui descendaient sur la commune, un peu pour se cacher, et puis pour pouvoir manger aussi. C’est une commune qui avait beaucoup grossis et une femme qui… qui est arrivée, qui s’est liée d’amitié avec mon père, elle parlait très bien espagnol et un beau jour, elle lui a dit à mon père… « Mon fils… mon fils est un ancien brigadiste, il est poursuivi par la Gestapo, il est condamné à mort, est-ce que vous pouvez nous aider à le cacher pendant quelques temps ? ». Et mon père, bon, a dit, « Oui, on va le cacher », et un jour j’ai vu passé un grand… grand bonhomme chez moi, un soir…  le soir, il parlait très bien espagnol, puis je l’ai plus revu le lendemain matin. Puis deux,  trois mois après, j’ai vu une très belle dame blonde, très mignonne, elle me fascinait, qui est arrivée, et puis lui, il est arrivé lui aussi la nuit, et puis ils s’embrassaient, c’était… c’était sa… sa femme, qui était infirmière à… à Paris. Puis ça s’est passé comme ça, trois ou quatre fois, sur six ou huit mois, parce que, évidemment, il allait il venait chez nous, il allait pas chez… chez sa mère, il venait chez nous. Il disparaissait, puis j’ai su qu’il était dans un… avec un groupe de… de… d’Espagnols le cachait. Ça s’est passé comme ça, et mon mon père il a monté un réseau. Pourquoi ? Parce que mon père, avec son… son métier, avait des contacts avec beaucoup de maires, des communes environnantes, des grands p.. des grands centre forestiers qui faisaient travailler ces Espagnols et comme ils étaient maires, ils avaient la possibilité de faire des papiers à tous ceux qui arrivaient. 

C’était en zone occupée ? 

C’était en zone occupée !

En zone occupée… en zone occupée…

J’vous dirais entre temps les Allemands étaient partis, y’a… y’avait la guerre… la guerre en 41, quand la guerre s’est déclarée avec le…  en URSS avec la… la Russie, ils sont tous partis. D’ailleurs le soldat allemand qui était là… il s’était mis à pleurer, il est venu nous dire au revoir. Il s’est mis à pleurer, il a dit au revoir à ses enfants qu’il reverrait plus, es enfants… Il… il était désespéré, parce qu’il allait plus voir ses enfants. « Hitler kapout ! », il que faisait dire « Hitler kapout ! Hitler kapout ! Hitler kapout ! Je ne verrais plus mes enfants ! ». C’était terrible. Ça c’était terrible.

Et là m…m… Très peu temps après que les allemands soient partis, y’a déjà les maquis qui ont commencé à passer. Y’avait les groupes de maquis qui se sont formés là-bas, et on voyait passer aussi bien les maquis (rire), que les Allemands, que les miliciens. Bien, un beau jour-là… en 43, ben y’a les manifestations à la commune, les jeunes qui ont manifesté le 14 juillet, c’était terrible, pouf ! La Gestapo est arrivée, les SS sont arrivés, tout le truc. Et mon père a failli se faire ramasser dans d’autres rafles le… le… Parce qu’il sortait aussi les dimanches, et… moi j’allais… j’allais chez un voisin. On avait des voisins par derrière, qui donnait la même cour. Au début ils nous regardaient de travers, c’était des… des commerçants importants, mais après, bon, ils avaient vu préoccupation qu’on étaient des gens normaux. Puis, comme on était des républicains espagnols, ça changeait tout, c’… c’… c’était l’inverse qui s’était produit là. Et… on… je jouais avec ses filles, puis j’étais rent… j’avais  fini par rentrer chez elles, et puis, chez elles, j’avais, un soir, le père écoutait radio Londres, puis il a vu que je prêtais beaucoup d’attention à l’information, il m’a dit, « Si… si… ça t’intéresse ? ». J’ai dit,  »Mais ça a m’intéresse, oui ». « Si tu veux, tu viens ! ». Et… j’allais souvent écouter radio Londres, le soir chez lui, mon père m’envoyait écouter, jouer avec les petites pour aller écouter… écouter la radio. C’est comme ça que j’ai suivi toute la bruita… toute la bataille de Stalingrad entre 42 et 43. Et je me rappelle que, quand je lui ai donné d’information, à mon père que… 140 bat… 140 divisions qui étaient décimées etc., mon père il me dit, « Tu vois, Eduardo, tu te souviendras bien… l’armée rouge vient de sauver le monde du facisme – pourtant il était… il était pas du communiste – tu te souviendras toute ta vie, les idées que tu as, n’importe, mais tu te souviendras de ça ! » Ca, c’est… c’était comme ça. Et là, je vous dis, sans vouloir, je faisais, là, je… je… je… je… je faisais de de… pas de la résistance, mais un peu, je contribuais.

Et je me rappelle que les amis Espagnols, ses cousins sont arrrivés, ils étaient sept ou huit … ils sont arrivés, ils ont échangés des mots dans l’atelier, ils étaient allés boire un coup alors qu’ils allaient jamais au bar, parce qu’il fallait pas aller au bar, parce que là c’était dangereux, très dangereux, et ils ont été boire un coup, ils m’ont emmené avec eux pour boire un coup, célébrer la bataille de Stalingrad ! C’est voilà ! Et mon père m’a dit, « Tu vois… bon … dans un an on est de retour au village ». Il a été voir un voisin, un ami qui était… menuisier, ébéniste, il a fallu une grande malle parce qu’on allait partir à la … 

En Espagne ! 

En Espagne, mais manque de chance, ma mère… ma mère avait… avait la… ma mère à Madri… à Barcelone, on avait crevé de faim, mais ma mère ne mangeait pas, elle avait attrapé une anémie terrible Ça lui ait monté au cerveau et en 42, elle a fait une dépression et puis elle s’en ait plus remise. Une anémie qui s’est montée à la tête, c’était terrible parce que bon… chez moi ça… ça dégradait complètement la situation dans le couple et mon père est tombé malade aussi, et…… pfff… Ma mère ne faisait presque plus rien à la maison, moi j’étais obligé de… de laver le sol, de faire la vaisselle, parce que mon père travaillait douze heures, quatorze heures par jours, pour nous nourrir, pour nous faire vivre, en plus, bon, comme il répartissait beaucoup de… d’argent. Et un beau jour, un matin, c’était en… c’était en… dé… dé début 44… j’a… j’allais à l’école, je partais en courant à l’école, et il m’a… m’a retenu, il m’ dit, « Arrête ! Tu sais je suis très malade… ». Je savais qu’il était très malade parce que je c’est moi qui l’ai soigné, c’est moi qui lui mettais les ventouses, et tout ça. Il avait d’abord un rhume, un gros rhume, après une pleurésie etc. « Tu sais je suis très malade… je m’en vais à Paris, je sais pas si je reviendrais, tu as… tu as la bande là, à t’occuper. Si je reviens pas, tu prends la bande et tu t’en vas en ti… tu t’en va au village, la famille se chargera de vous »,.

Il était loin de penser la situation dans laquelle était… était l’Espagne à l’époque, et je l’ai plus revu. Parce que les communications… avec Paris, c’était une horreur, fallait passer par Nevers etc., et tout… On s’est plus revu avec mon père, trois mois après il est décédé, moi… j’allais à l’école, j’ai passé le certificat d’étude, j’avais 13 ans et… moi j’avais mon… mon p’tit frère qui était né, mon p’tit frère qui était né… parce que justement c’était… c’avait été une recommandation du médecin. Peut-être en naissant, avec la naissance, elle allait peut-être se rééquilibrer, et au lieu de se rééquilibrer, ça avait été… ça avait été pire. C’était nous qui devions nous occuper de mon petit frère, lui donner le biberon, le… le. Et il… il se berçait tout seul dans son… dans son truc, voyez un peu la… la vie que j’ai mené. Et c’… c’… c’était… c’est là que j’ai vraiment connu la… la… la… so… la solidarité des gens, parce que, pendant l’absence de mon père… il nous avait laissé un peu d’argent, il nous avait laissé de l’argent, pas mal d’argent, mais en plus y’avait les Espagnols qui venaient, qui nous portaient de l’argent toutes les sem… tous les quinze jours, et qui… qui…Y’avaient les pharmaciens qui étaient en face, qui… qui avaient un oeil sur nous, la pharmacienne etc., qui avaient un oeil sur nous.

Et j’ai passé le certificat d’études le 1er juin 1945 et le …. 45, c’est ça, c’était en 45, c’était pas en 44, c’était en 45. Et le 2 juin, mon père est décédé, mais… en 44, oui en 44, parce que c’est en 44 le plus important, on a vécu toute la libération. On était en plein dans… dans le cafouillage parce que là, les résistants sont arrivés de suite à occuper le village, huit dix jours après que le débarquement… Le village a été occupé par le FTP, ils ont coupé toutes les routes… mon père a dit, « Bon, ils sont… ils sont bien mignons, mais ils vont jamais pouvoir tenir là, c’est un peu tôt, ils vont jamais pouvoir tenir si y’a deux convois qui arrivent, ils vont arrêter un convoi et pourront pas arrêter l’autre, ils… je vais vous sortir de là, j’vais vous emmener dans les bois chez des a… des amis espagnols parce que moi je continuerai à travailler ici. Mais j’ai beaucoup travail ». Mais si on doit fuir précipitamment, parce que, si les Allemands arrivent, une deuxième colonne, ils vont brûler le village, parce que on… on savait comment ils opéraient. Nous on était clair la dessus, et… bon, c’est ce… c’est ce qui c’est d’ailleurs passé. Ils n’ont pas brûler le village, parce qu’ils ils ont eu de la chance que c’était la Wehrmacht…s’ils avaient brûlé le village… Ils ont arrêté un convoi, tous les jours, il y avait des… des combats, c’était l’axe Paris, l’axe Bordeaux-Paris qui partait, les Allemands ils partaient de Bordeaux et montaient avec des… des convois entiers de matériels, d’usines entières qui démontées ici sur Bordeaux pour les emmener en Allemagne et s’ et là c’était des combats tous les jours, jusqu’à la libération bon… bon voilà. Moi je suis descendu plusieurs fois au village avec mon père pendant… pendant je… je pourrais m’éternir… parce que y’a y’a pleins d’aventure là-dessus, mais non je… je j’arrête…

Ce qui a été fantastique pour moi, c’est que je passe de juin 44, « Maréchal nous voilà », on le chantait pas à l’école, on le chantait plus à l’école. On l’avait chanté, mais cet esprit… à septembre, octobre 1944, où le programme à l’école, la révolution française, les droits de l’homme, les encyclopédistes, pour moi c’était… Puis la résistance, il fallait faire éloge de la résistance à l’école, les rédactions c’était la résistance, les résistants. Ah, moi, là, je m’éclatais, parce que j’étais dans mon élément, les républicains espagnols ils étaient… l’élément tous ce que j’avais sortis là, et… mais voilà,  moi ça m’a vraiment… j’étais enthousiasmé, j’étais… j’é… et surtout le… le… le prof qui était… il devait être socialiste, il dit, « Ouais vous avez de la chance vous allez connaitre un autre monde complètement différent… social, vous allez pouvoir faire des études et tout ça ». Mais quand mon père est décédé, je me suis rendu compte que je m’étais fait avoir, parce que c’était pas vrai. Parce que…. (Bruit micro + respiration de Marianne) 

Avez-vous gardé des liens… avec votre pays ou avec… d’autres compatriotes, après la guerre justement ?

Oui, c’est-à -dire que, bon, quand mon père est décédé, on est te… m… on avait pas de famille ici… C’est-à-dire que y’a des parents qui étaient du côté de Saint-Emilion qui sont venus me chercher. Mais ils avaient une famille qui avait neuf gosses, ils pouvaient pas s’occuper de nous. C’est surtout les gens du village qui avaient dit, qui avaient décidé, qu’on ne laissait pas les enfants de Tomas abandonnés. Il fallait les récupérer, parce que, évidemment, à l’époque, les républicains espagnols, il pensaient que y’ en avait pour trois jours. Trois jours, Franco, y’en avaient plus. Que bon, alors… on allait récupérer, on allait se répartir entre les familles, et puis après on les remettait à la famille. Donc ils sont venus me chercher, mais nous… nous, enfin, mon oncle et une cousine, sont venus nous chercher, mais c’était pas pour nous garder. Cétait pour… pour voilà ! Alors on est resté du côté de Saint-Emilion mais j’étais dans des familles espagnoles, on travaillait en France… Plus tard j’étais à Saint-Savin, on a la famille la fam… la famille s’est déplacée sur Saint-Savin sur l’île… Je suis resté à Saint-Savin de l’île, je jouais dans l’équipe de foot… de truc… et puis mon oncle… enfin après on est parti en Périgord parce que c’était hein…, mon oncle s’est suicidé, parce que mon oncle… parce que j’l’appelait mon oncle, il était pas mon oncle de sang… il avait été… il était capitaine de l’armée républicaine. Il avait été gravement blessé à la tête et il avait des crises terribles, il avait peur de devenir fou. E il s’est suicidé. Et moi j’suis… j’suis rentré à Bordeaux, dans une école professionnelle. On avait récupéré mon frère qui était avec nous, c’est-à-dire que j’aurais pu déjà à… à l’âge de 14, 15 ans, venir à Bordeaux, parce qu’il y avait une… ils avaient la… la préfecture avait détaché une… une assistante sociale, pour s’occuper des enfants de républicains espagnols qui était un peu égarés, était venue me voir pour que j’aille à Bordeaux dans un centre de formation professionnelle, dans un centre d’apprentissage à Blanquefort.

Concrètement, interne pour apprendre un métier… après elle me dit… »Ajusteur, tourneur, etc. Et puis on va te trouver un travail. Tu travailleras dans l’usine d’armement, dans l’usine ». Mais je dis, « Et mon frère ? Ouais, mais mon frère, ça m’embête de l’abandonné etc. Il est tout petit ». Et… j’ai pas voulu, et puis, bon, après j’étais obligé de refaire le même chemin tout seul dans d’autres conditions et… Quand mon… mon oncle… mon oncle est cédé… est décé… est décédé, j’suis venu à Bordeaux dans une école et… c’est à Bord… c’est à ce moment-là que j’suis resté à Bordeaux dans, ben à Bordeaux, j’étais dans un centre accéléré, mais j’ai continué à étudier à la bourse du travail, dessinateur, un BTS tout ça. Et j’allais en même temps au groupe Miguel Hernandez etc. etc. J’savais que… je… j’é… j’étais à la fois Français, j’étais en France, j’étais avec des Français et des Espagnols. 

Vous avez quitté votre pays en 1939, à quel moment y êtes-vous revenus ? 

Euh je suis revenu en mille neuf cent cinquante…. 58, mais clandestinement.

Donc… on va pas s’étendre sur la partie clandestine…

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Interviewer : Marianne Bernard
Lieu : Bordeaux
Date : 23 juin 2009

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