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Luis Isaac CASARES

Républicain Espagnol
Né en 1921

Luis Isaac CASARES
Luis Isaac CASARES
/
Les séquences

InterviewerJoël Combres et Oumar Diallo
Lieu : Fumel
Date : 25 mars 2009

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux au sujet des Résistants républicains espagnols en Aquitaine, un entretien avec Luis Isaac Casares a été enregistré le 25 mars 2009 à Fumel (47) par Joël Combres et Oumar Diallo.  Sur cette page, vous trouverez un résumé synthétique de cet entretien, ainsi qu’une retranscription intégrale en cliquant sur bouton ci-dessous.

Retranscription intégrale

Retranscription de l’interview

LUIS ISAAC CASARES – Je suis Isaac Caceres et je suis né à San Sebastien le 6 juillet 1921.

JOËL COMBRES – Vous êtes né sous la monarchie et vous aviez dix ans au moment de la République. Avez-vous un souvenir de la république en 31 ?  

Le 14 avril 31, on avait rejoint le village de Saus car on manquait de travail. Je me rappelle – ce sont des souvenirs qui restent – de la joie immense. On chantait. On ne connaissait pas encore l’hymne de Riego. On chantait la marseillaise en espagnol. 

Et votre vie d’enfant à ce moment-là ? L’école, la famille, votre pays ? 

Je suis allé à l’école jusqu’à l’âge de 11 ans, puis j’ai dû travailler. Mon père, en tant que syndicaliste, ne trouvait pas d’emploi. Ma mère était poissonnière. J’ai travaillé dans l’atelier mécanique d’un oncle maternel en tant qu’apprenti ajusteur. Après le travail, de 19h à 21h, je suivais les cours du soir d’une école privée gratuite. Je n’ai eu aucun certificat. Je me suis fait tout seul. 

Vous avez des frères et des sœurs ?  

On était neuf. Quatre sont décédés avant la guerre et cinq sont décédés pendant la guerre. Maintenant, je suis seul.  

Quelles étaient les activités syndicales de votre père ?  

Mon père était typographe dans l’imprimerie de la famille Baroja. Mais je ne l’ai jamais vu travailler.  

Quel est votre vie au Pays-Basque après l’école ?   

Oh, après l’école, c’était le repas à midi, à telle heure le repas du soir. A neuf heures, il fallait être à la maison. Nous n’étions pas libres comme aujourd’hui.

Je n’ai pas réfléchi. C’était une idée de dingue. Si mon père avait été ailleurs, j’y serais allé. Si mon père m’avait dit de rentrer, je serais rentré.

Vous étiez un enfant turbulent ? Vous écoutiez vos parents ? C’était quoi l’ambiance à la maison ?  

Oh oui, j’écoutais mes parents parce que j’avais un père [rires]. Il m’a battu qu’une fois mais ça m’a suffit. On avait un grand respect. En Espagne, il était interdit aux enfants de parler à table. 

Vous avez perdu plusieurs de vos frères et sœurs, les conditions de vie sont très difficiles en Espagne à ce moment-là ?  

Oui, le dernier, Angel, est mort à neuf mois. C’était la misère. Il n’y avait pas de soins. On appelait rarement le médecin, on se contentait de la pharmacie. 

1936, le coup d’Etat de Franco, vous avez seize ans, à ce moment-là ?

J’avais quinze ans et douze jours. Mon père était un homme de gauche. Mais je ne savais pas s’il militait dans un parti car les enfants savaient peu de choses de la famille à l’époque. Il a rejoint la rébellion républicaine tout de suite. Les militaires de la caserne de San Sébastian s’étaient alors soulevés aux côtés de Franco. Mon père a été fait prisonnier au bout de quatre ou cinq jours. Puis, San Sebastian a été reprise par les Républicains et il a été libéré. Il s’est alors engagé dans les bataillons d’Azaña. Les bataillons pouvaient contenir cinquante comme mille hommes. Tous prenaient le nom d’un dirigeant. Et moi, le 20 août, alors que je n’avais que quinze ans et un mois, je me suis engagé dans le même bataillon que lui. Je n’ai pas réfléchi. C’était une idée de dingue. Si mon père avait été ailleurs, j’y serais allé. Si mon père m’avait dit de rentrer, je serais rentré. Mais ils ne m’ont rien dit et je suis resté. Personne ne demandait qui tu étais quand tu t’engageais. 

Au départ, c’était des accrocs avec les troupes de Carlos Hugo de Borbón Parma de Pampelune. Mais le premier front était sur les hauteurs de Urribarri. Et mon premier front était au-dessus de Mondragon, le front de Peña Dudala. Le jour du premier bombardement de Franco, je pleurais toutes les larmes de mon corps. J’étais un enfant. Je me disais : “Mais qu’est-ce que tu as été te mettre dans une histoire pareille.” 

Qu’aviez vous dit à votre mère lorsque vous rejoigniez votre père au bataillon ?  

Rien. Elle ne m’a pas dit de rester à la maison. Pour elle, c’était normal. 

D’autres de vos frères sont venus avec vous, ont  rejoint d’autres fronts ?  

Non. Un frère, membre de la police municipale, a rejoint le côté de la république. Il était sergent dans l’armée lors de son service militaire et il a alors été nommé lieutenant. Nous avons été séparés. Je sais qu’il a été évacué par le nord, puis a été fait prisonnier. 

J’aimerais comprendre comment se construit votre opinion politique. Vous êtes un adolescent, vous rejoignez votre père, mais c’est peut-être plus compliqué que ça non ?

Non, je crois pas. Quand on intègre l’école, on ne sait ni lire ni écrire. On apprend. Quand on rentre en lutte politique, c’est pareil. Petit à petit, on apprend ! Vous regardez, vous entendez les gens, vous vous faites une idée politique selon votre votre sentiment. Après, en écoutant la radio, on comprend que le régime est une dictature et c’est tout. 

Où se passe le feu que vous aviez essuyé face à l’artillerie de Franco ?

C’est une ligne de front avec des tranchées près de la caserne de San Sebastian. Je n’ai eu aucune formation militaire. Et un jour, on m’a fait monter la garde seul avec une carabine. Pas un fusil, une carabine [rires]. J’en rigole maintenant. Il me semblait qu’avec une carabine, j’allais dominer le monde entier ! J’étais un enfant, c’est tout !  

Vous allez au front avec votre carabine ?  

Oh non, non. J’étais chargé d’aller chercher les ravitaillements à l’arrière des tranchées et de les rapporter à l’avant sur le dos d’un âne. C’était pas drôle car on était obligés de passer par les zones de tirs. Soit tu as peur et tu fous le camp, soit tu te fais à tout. Je me suis fait à tout. 

Qu’êtes-vous devenu en 37-38 ? 

Après, c’est la Retirada. On a perdu Bilbao. On est allés aux Asturies en renfort. J’ai vu l’aviation franquiste tirer. Ma mère a eu peur : “C’est pas possible, tu vas te faire tuer. Et tu es un gamin. Et je vais demander à l’état major de te démobiliser ». En tant que mineur, j’ai été démobilisé tout de suite. 

Je suis devenu apprenti ajusteur dans une usine militaire basque de fabrication d’armement à Cabezon de la Sal, dans la province de Santander. Puis, on a dû fuir vers un port près de Gijon où j’ai embarqué dans un bateau anglais, un charbonnier nommé “Exiabal”. C’était une chance car beaucoup de bâteaux étaient coulés en une nuit. Mon père, quant à lui, n’a jamais pu embarquer. Puis, nous avons débarqué à la Roche-sur-Yon en France. On a été envoyés à Villeneuve sur Yonne, à côté d’Auxerre. On a été logés deux jours dans un hôpital, puis on a  rejoint San Saturnino de Moya, près de Barcelone. J’ai travaillé dans l’usine Uzes de réparation de voitures blindées et de tanks. On se déplaçait de ville en ville pour mettre en place des ateliers et aider à la défense nationale. Plus les Franquistes avançaient, plus on reculait. Après la Retirada et la perte de Barcelone, on est allés à Sabadell, puis à Vica. Le 6 février 39, jour d’ouverture de la frontière pour les hommes, j’ai rejoint la France.

Vous n’êtes pas le premier témoin qui m’explique que la marine franquiste a abattu [Rires] des bateaux anglais. Mais il y a aussi des témoignages qui font état que c’était la marine allemande qui coulait les bateaux républicains ?  

Ah non, c’était la  marine franquiste. Lors du soulèvement du côté de la République, le bâteau El almirante Cervera et plusieurs autres sont restés. Ils s’en moquaient de la Méditerranée. Ils voulaient empêcher l’évacuation du nord. On n’a jamais parlé de la marine allemande ou italienne.

Dans quel état d’esprit êtes-vous quand vous arrivez en France en février 39 ?  

Avec l’espoir de retourner tout de suite en Espagne. On avait cette illusion. Madrid, Valence résistaient. Et on pensait qu’on allait nous aider. On se faisait beaucoup d’idées. Jamais on aurait crû ce qui s’est passé. 

Quel est votre premier contact avec les autorités françaises en 39 ?

Mon premier contact est au Perthus. Mon premier mot en français est : « Allez ». Des soldats français à cheval nous ont mis en colonnes sans cesser de dire « Allez, allez ! Allez, allez ! », pour qu’on ne s’arrête pas de marcher du Perthus à Argelès.

Vous restez combien de temps sur la plage d’Argelès ?  

A Argelès, on avait la mer d’un côté, les barbelés de l’autre. Pour survivre, on a fait des tours dans le sable. Et on s’est couchés à l’intérieur pour se protéger de la tramontane. Puis, j’ai été envoyé au camp de Bram en mars-avril 39. Il y avait des baraquements, même si on dormait par terre, sur un peu de paille. Chaque matin, on nous envoyait par camions casser des cailloux sur des chemins avec des petites masses. La création d’une boulangerie militaire nous a sauvé : la nuit, on y portait du bois, on y chauffait du pain et on le mangeait. Car la nourriture du camp était une saloperie. Aujourd’hui, je peux manger n’importe quoi. Rien ne peut plus me faire mal à l’estomac. L’eau provenait d’un tuyau d’une pompe mise dans le sable. Nous faisions nos besoins dans la mer. C’était la misère.

On a dit que Bram était un des camps les moins pourris de tout les camps d’exil des Espagnols.

Le moins pourri ?  Mais dans quel sens de pourri ?  Dès lors qu’ils avaient tous des baraquements, je crois que chaque camp, Argelès, Barcares ou Saint-Cyprien, étaient pareils.  

Mars  39, vous avez presque 18 ans. Que savez-vous de votre mère, de votre père, de votre frère à ce moment-là ?  

A ce moment-là, je ne savais rien. C’est quand je suis venu ici à Fumel, que j’ai su la vie qu’ils ont menée. J’ai su que ma mère et deux sœurs avaient été envoyées à Dax et risquaient d’être renvoyées en Espagne. Mon frère avait été fait prisonnier dans la bataille du mont de l’Alto, la grande bataille de Teruel. Mon père n’avait pas pu évacuer par le nord. Il a été fait prisonnier alors qu’il embarquait sur un bateau. Il est resté longtemps dans la prison de San Sebastian. A leur retour en Espagne, ma mère et mes sœurs lui portaient à manger. 

Vous restez combien de temps à Bram ?  Qu’est-ce que vous devenez après ?  

Fin septembre, début octobre, les hommes spécialisés dans la métallurgie ont été envoyés au camp de Septfonds où avaient été installées des tours et des fraiseuses. J’y ai été envoyé. Tous les entreprises de France, en manque de main d’œuvre, nous ont réquisitionnés. On portait un numéro et on confectionnait des pièces. Les chefs d’usine satisfaits nous embauchaient. J’ai ainsi été recruté à l’usine de Fumel. Après une visite médicale en raison d’une épidémie de gale, j’ai été envoyé le 13 décembre à Fumel. Je faisais partie de la troisième expédition. Nous étions 450 réfugiés espagnols. Nous dormions dans les magasins et dans les wagons où avaient été aménagés des lits. Nous mangions à la cantine. Nous avions l’interdiction de sortir du camp après 21h et nous ne pouvions pas aller au-delà de Mont Sempron. Nous avions un papier pour circuler car nous n’avions aucun document d’identité. 

A notre arrivée, ils ont vérifié la qualité de notre travail avec un autre test, puis nous ont répartis par chantier. J’ai été envoyé au montage. Aucun des réfugiés espagnols ne parlaient français et on n’avait donc aucun contact avec les ouvriers français. Mon contremaître était un immigré espagnol arrivé en 23 et pouvait m’expliquer le travail. Mais lorsqu’on vous montre le plan d’une pièce, il n’est pas nécessaire de parler. 

Et vous êtes toujours dans cet esprit d’un retour possible en Espagne, d’une réaction de l’armée républicaine, de la chute de Franco ? 

Non, au début, on ne sait pas le chemin que va prendre la guerre. On avait l’illusion du retour. Cela fait vivre. Mais c’est après la débâcle de l’Allemagne nazie qu’on a su qu’on allait rentrer.  

Est-ce que vous avez des relations avec les gens de Fumel ? Est-ce que vous vous faites des amis, des connaissances ?  

Oh oui. Cela dépend de votre caractère et des personnes que vous rencontrez. Pour ma part, je suis arrivé le 13 décembre. Le 25, c’était noël. Malgré nos guenilles, on s’est rendu au bal de l’hôtel de Fumel. Nous avions eu alors une avance de 100 euros, mais tout avait été dépensé dans les timbres pour écrire aux familles. Une jeune fille d’origine espagnole m’a demandé si je pouvais danser avec son amie. J’ai répondu “Pourquoi pas ?”.  Et j’ai fait danser cette jeune fille qui est devenue ma femme deux ans plus tard. Et avec laquelle j’ai eu cinquante-six ans de vie commune. Elle était d’origine polonaise et ne parlait pas un mot d’espagnol. Je ne parlais pas un mot de français. Je ne me souviens plus comment on a fait pour communiquer. Je me souviens la fréquenter le dimanche car elle travaillait. C’est une histoire incroyable. Aujourd’hui, lorsque j’emmène à l’école de fumel mes quatre petits enfants espagnols – ma fille est retourné en Espagne – ils comprennent les cours ! Ils sont enchantés ! Pourtant, ils ne parlent pas français.

Quelle a été la langue de votre couple ? 

Le français. Premièrement parce qu’à l’usine, il fallait que je parle le français. Et ma femme avait vécu en Allemagne et parlait bien français. Son père refusait que je la fréquente car il m’assimilait à un “Rouge”. Pourtant, le jour de sa mort, c’est moi qui lui ai fermé les yeux. Ma belle-mère a vécu avec nous pendant quatorze ans après le mariage : elle n’a jamais parlé français. Mon fils a appris le polonais. Lorsqu’ils parlaient ensemble, je m’asseyais dans un coin et ne comprenais rien. 

Comment vous vivez cette confrontation de choses très heureuses et de choses d’une tristesse inouïe ?  

Et bien, je vais vous dire, en étant heureux. Voilà, comment on vit ! Si on s’accrochait aux mauvais moments, aux moments malheureux, et bien autant aller la tête contre le mur. On ne peut pas vivre. Il faut vivre sur les bons moments. Ne pas oublier. Et vivre. 

Bien. Je reprends la chronologie de votre histoire. Qu’est-ce que vous fabriquez comme pièce à Fumel à ce moment-là ?  

En 40, l’usine de Fumel fait des obus pour l’armée française. En juin 40, à la signature de l’armistice, on arrête la fabrication. Et le 6 Juillet, on est renvoyés au camp de concentration à Septfonds. C’est la date de mon anniversaire. Quinze jours après, Antoine, le frère de ma future femme, est venu en vélo me voir, sa soeur voulant des nouvelles. Je lui ai déclaré que j’allais m’évader avec lui. En décembre, sous la neige, nous avons parcouru une centaine de kilomètres à vélo pour rejoindre Fumel. J’aurai pu faire plus de kilomètres. Mon unique peur était celle d’être arrêté par les gendarmes. Je suis resté caché chez ma future femme durant deux semaines. Après avoir surpris des conversations avec des gendarmes, nous avons compris qu’ils ne nous feraient rien : nous avions été renvoyés au camp car il fallait se débarrasser du personnel de l’usine et c’est tout. J’ai pu à nouveau sortir et j’ai trouvé du travail au sein de l’entreprise de maçonnerie “Ordi” à Sainte-Livrade qui construit les maisons de l’usine de fumel. Aucun ordre gouvernemental n’empêchait les sans-papiers de travailler. Puis, en octobre 42, je réintègre l’usine de Fumel dont les Allemands ont pris le contrôle. On soutenait la résistance en faisant de la propagande et du collage d’affiches. On a aussi saboté des obus en en cassant les noyaux. 

Quand vous réintégrez l’usine en 42, quel est votre statut ? Combien vous gagnez ?  

Le salaire maximum de l’ajusteur était alors 6 francs de l’heure. Moi j’avais 5.75. On a été toujours payés au même tarif que les Français. Nous faisions partie de la 505ème compagnie des travailleurs étrangers. Tous les mois, nous signions notre carte, un laissez-passer. Nous étions payés toutes les deux semaines, les 10 et 25 du mois. Pour l’anecdote, sachez qu’on a pris un avocat pour obtenir le paiement de salaire impayé lorsqu’on avait été renvoyés le 6 juillet 40 au camp de Septfonds : l’usine avait payé tous ceux qui avaient été renvoyés sauf ceux qui s’étaient évadés du camp comme moi. Nous avions négocié avec un avocat d’Agen que nous le payerions 10% de notre salaire si nous obtenions le paiement. Et on a gagné. 

J’aimerais revenir quand votre évasion de Septfonds avec  votre futur beau-frère, vous avez des souvenirs précis de votre retour à Fumel ? 

Je me souviens juste de la peur, celle d’être arrêté par les gendarmes et d’être renvoyé au camp de Septfonds. Car les sanctions à l’égard des détenus étaient très sévères. 

Je vous donne un exemple de la façon dont les réfugiés étaient alors traités. Au camp de Bram, je suis tombé très malade et j’ai été envoyé à l’hôpital de Castelnaudary. J’étais dans une salle de quarante lits de réfugiés. Un jour, le directeur a décidé que le ménage et la vaisselle seraient faits par les réfugiés malades eux-mêmes. J’étais alors plus jeune et plus rebelle. Lorsque mon tour est arrivé, j’ai refusé d’exécuter les tâches en rappelant qu’on était malades. Deux heures plus tard, quatre gendarmes m’embarquaient à la caserne. Ils voulaient me transférer à Collioure. Au bout de deux jours, ils nous ont finalement renvoyé au camp de Septfonds, certains avec des plaies encore ouvertes. Nous avons su par la suite que nous avions évité Collioure grâce à l’interprète espagnol et une infirmière proches du commissaire de police intervenus en notre faveur. 

Alors j’en reviens à vos premiers actes de résistance, ces sabotages des obus que vous fabriquiez pour l’armée allemande à l’usine de Fumel. 

Je militais déjà dans la jeunesse socialiste unifiée, au parti communiste espagnol. C’était mon idée. Le parti me plaisait. Personne ne m’y a poussé. J’étais déjà dans la jeunesse socialiste unifiée de Catalogne. A Fumel, on faisait des réunions. On regardait tous les documents intérieurs à l’usine.

Mais mon engagement dans la résistance a commencé bien avant, lorsque je travaillais pour les entreprises Rigot et Ordi. On fonctionnait par groupes. J’étais avec les camarades Rayardo, Eugenio Fernandez et Ramon Gonzalez. Mais c’était une résistance intérieure, nous n’étions pas en lien avec le maquis. C’était le cas des camarades Cueto et de sa femme, Mazas, une grande résistante avec une petite moto, qui étaient des agents de liaison. 

Et alors à quel moment précisément vous quittez l’usine pour les maquis ?  

En mars 44. Parce que j’ai rencontré des problèmes en raison de mon prénom. A l’origine, je ne suis pas juif, même si c’est un prénom juif. A chaque visite de l’usine par les Allemands, j’étais prévenu par le chef du personnel et je devais me cacher. Mon prénom suffisait à être embarqué. J’ai traversé plus d’une fois le Lot dans une petite barque pour me cacher chez un contremaître, jusqu’à ce que ses enfants m’alertent lorsque les Allemands étaient partis. 

En réalité, je m’appelle Isaac en raison d’une tradition espagnole qui donnait à l’enfant le prénom du saint du jour de sa naissance. Je suis né le jour de Saint Isaïs. Mes parents ne trouvaient pas joli ce prénom. Alors, ils l’ont changé en Isaac ! 

Très bien ! Donc 44, vous rejoignez le maquis, dans quelles conditions?  

Au vu des événements, je me suis dis que c’était le moment de partir, c’est tout. Je suis resté un moment avec un groupe à Saint-Martin le Redon. Puis j’ai rencontré le chef Soleil. Il avait une confiance incroyable dans les Espagnols. Il connaissait nos idées politiques, qui n’étaient pas celles de tous. Et il y a eu de nombreux espions de la Gestapo parmi nous, arrêtés par la suite lors du Débarquement. Donc l’état major et les gardes du corps étaient des Espagnols. J’ai été recruté comme chauffeur de Soleil et réparateur de voitures.

Oui. Qu’est-ce que vous faites à Saint-Martin de Redon ?  

Beaucoup de petites choses. On échangeait avec les cheminots sur l’arrivée de convois d’Allemands. Une fois j’ai prévenu d’une arrestation à la sortie d’un tunnel. Mais il n’y avait pas de combats, juste des escarmouches. Le seul combat a été en Dordogne, si on laisse à part le problème de Villeneuve [Rires].

C’est l’histoire de la banque de France ?  

Oui, le groupe Soleil avait besoin d’argent. On est allés les chercher là où il y en a, à la banque de France. Il y a eu des tirs à l’intérieur. Moi j’attendais à l’extérieur. Puis, ils sont sortis, on est tous partis en camion et on est rentrés en Dordogne. 

Je ne me rappelle pas du montant. Mais ça a servi, je vous dis franchement. Soleil a payé tous les maquisards pour qu’ils puissent soutenir leur famille.

Personne n’a contesté l’usage du fonds. Mais tous les sacs ne sont pas arrivés à destination. 

Attendez, ça c’est des « on dit ». Personne qui peut le certifier. Le jour de mon mariage,  je devais 4 francs 50 le soir. Par la suite, on m’a dit : » Oh la vie que tu mènes maintenant ! Tu dois avoir gardé quelques paquets » [Rires] C’est ce qu’on me dit, et 60 ans après encore ! [Rires] 

N’importe qui peut se dire que des membres ont pris de l’argent pour eux. Moi je n’ai pas pris un franc, pas un franc. Et je n’ai aucune idée si d’autres en ont pris. Je veux croire à l’honnêteté de tous. Maintenant, je n’ai pas regardé les poches des copains.  

Luis,  il y a un malentendu. Dans les archives de la Banque de France, il existe un document officiel de réquisition des fonds de la Banque de France à Villeneuve-sur-lot, pour un montant – j’ai pu le chiffre en tête. Mais c’est bien spécifié. Ce n’est pas un hold-up.  

Oui mais qui a signé ce document ? Si celui qui a signé déclare avoir pris tant a mis une partie dans sa poche ? C’est une question de bonne foi. On peut dire, il a pris trente. Il a marqué qu’il a pris vingt, pour se garder dix.

Je me fais mal comprendre. C’est pas un bon de retrait dont je vous parle. C’est un ordre. C’est pas un reçu. C’est l’inverse  

Tout reste des suppositions. La faute peut être mise des deux côtés, les maquisards ou la banque. 

C’est comme les parachutages où il y a eu de l’argent ! C’est pareil ! Si, on va se méfier. Qui les a pris ? Qui les a gardés ? On en finirait jamais. 

Revenons à vos missions avec Soleil ! 

Je suis devenu son chauffeur personnel. Je l’emmenais là où il fallait aller. Par exemple, lorsque les Allemands attaquaient la poche de la Rochelle, il fallait aller le chercher à son quartier général à Mosé et partir au front. Ou alors je l’emmenais rencontrer une personnalité. J’étais comme un chauffeur de l’armée de maintenant, de n’importe quoi ! 

Alors, c’est vrai que c’est un personnage controversé aujourd’hui, mais enfin il ne faut pas non plus  trop noircir le tableau. Quel type d’homme c’était ?

Sa vie personnelle ne me regardait pas. Il a été quelqu’un d’unique dans le maquis. Aujourd’hui, ceux qui parlent mal de lui, ce sont pour des faits post-guerre ! Il est devenu historien maintenant. 

Votre première rencontre avec Soleil, ça s’est passé où ?  

A Belvès. C’est celui qui nous a recruté, pas nous. Il avait confiance. Et c’était un ordre, non pas une question : tu deviens chauffeur et t’as pas le choix. C’est tombé sur moi comme ça aurait pu tomber sur un autre. J’avais peu de responsabilités en comparaison aux gardes du corps. Je le conduisais là où il me disait d’aller et c’est tout. Avec toujours des voitures à traction avant. J’ai été son chauffeur de 44 jusqu’à la libération.  

Vous disiez aussi que vous étiez son homme de confiance?  

Dans le sens où je le conduisais partout et j’entendais les conversations notamment sur les ministres ou les personnalités. Ce n’était pas comme un gardien de police, où un jour c’est l’un, un jour c’est l’autre. J’étais le seul chauffeur. Je savais même quand il allait faire n’importe quoi ! 

En 44, ça fait 5 ans que vous êtes en France. Vous parliez le français ?

Oui, comme une vache espagnole ! Je me suis marié en 42. A la maison et à l’usine, on parlait français. Et j’avais plus de facilité que d’autres. J’ai des amis, maintenant encore, qui parlent très mal parce que leur femme est espagnole ! A la maison, avec ma femme, mes enfants et mes petits-enfants, on a toujours parlé français. Même avec ma fille qui habite aujourd’hui en Espagne. 

Vous parliez tout à l’heure de la poche de La Rochelle, ce sont les derniers événements de la guerre ?

Oui. Tous les maquis ont disparu pour devenir une armée régulière. On était le 108ème régiment d’infanterie. Soleil a eu le grade de commandant militaire.

Est-ce que vous avez essuyé le feu pendant le maquis ? 

Le pire a été à la Rochelle. Les Allemands ont attaqué avec de gros matériels et nous n’avions aucun moyen. On était minables. J’ai réellement découvert le front. C’était sauve qui peut ! Mais il fallait y aller. Celui qui va à l’arrière, il est descendu, c’est une désertion.

Vous intégrez l’armée régulière vous aussi avec Soleil ?  

Non. Fin novembre 44, Soleil a dit aux Espagnols : « Je trouve que vous avez fait assez. C’est pas votre rôle de signer pour la durée de la guerre.  Vous devez rentrer chez vous. ” On a tous été démobilisés de la caserne de Périgueux le 5 Janvier 45. Je n’ai pas hésité : j’avais une famille et des enfants. Et on considérait vraiment que la guerre était finie. Aucun Espagnol n’est resté. Je suis retourné à l’usine où j’ai immédiatement retrouvé une place. J’avais alors un fils d’un an né en 43. 

A titre d’anecdote, mes années de maquis ont compté pour la retraite comme si j’avais travaillé à l’usine ! 

Très bien. Est-ce que vous êtes toujours dans cette idée d’une reconquête de l’Espagne ? Dans quel état d’esprit êtes-vous?  

Oui, à ce moment-là, on avait l’espoir. On finissait la guerre en France en la gagnant. La victoire en Espagne était proche. On avait l’espoir que les Alliés nous aideraient. Mais ce n’est pas arrivé. Le Valle de Aran été une catastrophe. La population n’a pas suivi. La peur, c’était incroyable. Il faut l’avoir vécu. Même quand je suis retourné en Espagne une fois naturalisé. En 65, une nièce est venue me rendre visite en France. Lorsque je l’ai interrogée sur l’Espagne, elle a eu peur de parler. Franco a instauré la terreur. Les fusillades ont continué jusqu’en 74. 

En 45, vous êtes dans une démarche plus familiale.

Oui. A 40 ans, tu trouves ton cocon familial. Ta femme et ton enfant t’aident  à survivre à ce que tu as vécu. 

De 1936 à 1945, c’est une dizaine de guerre pour vous. Quelles sont vos relations avec  votre mère, votre père et votre frère ? 

Quand les frontières se sont ouvertes à la correspondance, j’ai su que mon frère et mon père avaient été faits prisonniers. Ils sont retournés dans notre maison. Il ne restait que les quatre murs. Tous les meubles avaient été emportés. Quand j’ai été naturalisé, j’ai pu aller en Espagne. Avant, je ne pouvais pas. J’étais déserteur et je devais faire mon service : la garde civile venait à la maison à ma recherche. En plus, j’avais été dans l’armée républicaine : j’aurais été directement en prison !  

Votre père a été condamné à combien d’années de prison ? Et qu’est-il devenu ?  

Je ne sais pas combien de temps mon père a été fait prisonnier ni à combien d’années il a été condamné. Mon frère, lui, a été condamné à cinq ans de travaux forcés au fort de San Cristobal, à côté de Pampelune. Puis, il a été en résidence surveillée à Alcaniz, un village d’Aragon. Je suis alors allé lui rendre visite et ma fille y a rencontré son futur mari. Elle s’y est mariée et y habite aujourd’hui. 

Ma mère, quant à elle, est décédée à l’âge de 35 ans vers 48-49. Je n’ai donc jamais pu la revoir depuis mon départ d’Espagne en 1937.

Et donc, vous, vous revenez en Espagne chez vous avec la nationalité française ?  

Oui j’ai été naturalisé suite à un problème. Mon fils a été reçu au concours de l’école d’aviation de Toulouse. Mais l’entrée lui a été refusée en raison de sa nationalité espagnole. Il est né en France et a donc demandé la nationalité française. Moi, je n’envisageais pas que les parents soient étrangers et les enfants français. Alors j’ai aussi demandé la nationalité.

A mon arrivée à Alcaniz chez mon frère, il m’a interpellé : “Ah, mais tu es français”. Pourtant, je ne lui avais pas encore dit. Mais à l’époque, tout déplacement d’Espagnol devait être signalé aux autorités avec présentation de passeport. Mon frère, ami avec un des chefs de la garde civile, a suivi mon voyage à distance. 

Bien, on va conclure. Finalement, vous avez fait souche à Fumel depuis la libération. Vous y avez travaillé et élevé vos enfants. Vous avez des activités associatives et culturelles. 

Oui, j’ai eu une fille sept ans après mon fils. Aujourd’hui, je suis membre du M.E.R 47 (Mémoire de l’Espagne Républicaine) et de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance). Je suis également membre d’une chorale. 

Vous voulez pas chanter une chanson pour conclure cet entretien ?  

Avec plaisir.  

MUSIQUE  Luis chante en espagnol : “Tu representes a la playa. Y tu la sol las del mar, mien es amis mia calicias…”  

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