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Dursun GUVEN

Travailleurs turcs de Nouvelle Aquitaine

Dursun GUVEN
Dursun GUVEN
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Les séquences

Interviewer : Hurizet Gunder
Lieu : Cenon (33150)
Date : 13 février 2018

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux auprès des travailleurs turcs de Nouvelle Aquitaine, un entretien avec Mr Dursun GUVEN, avait été réalisé le 13 février 2018, à Cenon (33150). Vous trouverez un résumé de cet entretien sur cette page, ainsi qu’une retranscription intégrale en cliquant sur bouton ci-dessous. 

Retranscription intégrale

Résumé de l’interview

Je suis né dans le village d’Umraniye près de Sivas, au centre de la Turquie. Je vis avec mes cinq frères et sœurs dans une petite maison sans eau ni électricité. Je n’ai jamais été à l’école. J’ai appris à lire et à écrire durant mon service militaire. Je me marie et j’ai ensuite quatre enfants. Mon père est agriculteur et je l’accompagne aux champs. Nous avons des difficultés pour survivre et des dettes auprès des commerçants. Au décès de mon père, je décide de déposer une demande de contrat de travail en Allemagne où mon cousin réside et a un salaire décent. Lors de ma visite médicale, je suis déclaré inapte : j’ai une hernie et je me fais opérer. Je reste sept mois à Istanbul et je dépose une demande auprès de la France qui est acceptée. Mon objectif est de rejoindre l’Allemagne par la suite. Je reçois un billet de train et de la nourriture. Je m’achète une tenue à Istanbul. Je suis accompagné de cinq autres travailleurs turcs embauchés comme moi dans une scierie. Notre trajet jusqu’à Paris dure trois jours et certains n’ont plus rien à manger. 

Le 3 août 1973, j’arrive à Paris. Tout me surprend et je suis perdu : je ne peux pas m’exprimer et ne sais pas où aller. De la gare de l’est, je me rends à Montparnasse : j’achète de la nourriture dans un magasin en pointant du doigt. Arrivés à Périgueux, nous sommes accueillis par la patronne. “Le patron est une femme !”. Elle nous conduit dans un logement pour travailleurs situé dans la forêt de la commune de Belvès, en Dordogne. Nous avons un lit pour deux. Travailler et partager un lit est très fatiguant : nous le faisons savoir et obtenons des lits supplémentaires.  Le travail reste épuisant : Une machine et deux hommes à chaque extrémité. L’un donne le bois à la scie de la machine, l’autre le récupère. Un an sans bouger : il y a la marque de mes pieds incrustée sur le sol. Nous bénéficions de cours de français. J’apprends le vocabulaire de base pour travailler et pour et faire mes courses.

En 1974, je rejoins à Metz un compatriote qui a trouvé un travail dans une déchetterie allemande. Je suis en charge du tri et le salaire est plus élevé. Mais le contrat ne dure que six mois et je retourne en Dordogne. Deux mois plus tard, par le biais de compatriotes, je trouve un emploi à La Brède dans l’usine de chaussures “Sinfelec” et j’y travaille durant neuf ans. “Je bénéficie de cours de français après le travail et j’apprends à me débrouiller.”

En 1976, je retourne pour la première fois en Turquie : mes précédents employeurs ne me l’avaient pas autorisé. 

En 1984, après le décès de ma mère, ma femme et trois de mes enfants me rejoignent en France par le biais du regroupement familial. L’aînée de mes enfants, devenue majeure, ne peut pas légalement nous accompagner. 

Après la faillite de l’usine Sinfelec, je loue un appartement à Villenave-d’Ornon avec les indemnités de licenciement. Je le meuble avec soin pour leur arrivée : ils me manquent. Je ne trouve pas de travail fixe et je reste un long moment au chômage. Ma famille ne s’habitue pas au changement de pays. Seul mon aîné, âgé de seize ans, a une formation de six mois de français et souhaite continuer ses études. Mais, au bout d’un an, tous sauf ce dernier veulent rentrer. Alors je les ramène en Turquie. Pourtant, alors que je suis sur le point de repartir en France, ils veulent me suivre ! C’est à partir de ce second retour qu’ils ont commencé leur intégration. 

Je réside trois mois par an en Turquie où j’ai acheté une maison à Sivas. Ma fille aînée, qui réside à Istanbul, nous rejoint lors de nos vacances. J’y retrouve aussi ma sœur et la famille de mon épouse. J’ai du mal à reconnaître les villes qui ont beaucoup changé.

Mon plus jeune fils, arrivé à six ans en France, est aujourd’hui âgé de 40 ans et est médecin : il est la fierté de la famille. Lors de ses études, sa mère lui demandait régulièrement quand il les finirait : elle voulait accrocher son diplôme dans le salon. 

Aujourd’hui, je suis retraité en France et en Turquie. Si c’était à refaire, je recommencerai mon immigration en France. Car la vie en Turquie est très difficile, il n’y a pas de travail. Je ne pense pas avoir apporté grand chose à la France et inversement. Par contre la France m’a pris ma santé et a fait naître un manque sans fin. Lorsque vous êtes là-bas, vous pensez à ici, et lorsque vous êtes ici, vous pensez à là-bas.

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Interviewer : Hurizet Gunder
Lieu : Cenon (33150)
Date : 13 février 2018

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