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Ilorna ARENAS

Républicaine Espagnole
Née en 1921
Engagé en 1930

Ilorna ARENAS
Ilorna ARENAS
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Les séquences

Interviewer : Marianne Bernard
Lieu : Libourne
Date : 18 juin 2009

Retranscription de l’interview

MARIANNE BERNARD – Marianne Bernard… j’interviens dans le cadre du recueil de la mémoire orale des républicains espagnols résistants en France…. nous sommes le 18 juin 2009, à Libourne, et aujourd’hui j’ai le plaisir d’être avec madame Arenas, qui est née en Espagne, à Barcelone.

Je vous laisse la parole pour nous dire la suite.

ILORNA ARENAS – Je suis née en 1921, donc j’ai quatre-vingt… huit ans [88 ans]… quand la guerre d’Espagne a éclaté… j’habitais Barcelone, j’avais quinze ans. C’était les vacances, on s’apprêtait à partir à la plage, on est con… con… consigné en plein centre de Barcelone… c’était la révolte-là. Les… les… les soldats étaient à la place Colon, on n’a pas pu sortir… c’était bien mal. On sentait quand on était sor… quand on était sorti en vacances, qu’il y avait une effervescence, qu’il y avait quelque chose qui se préparait, parce qu’on avait préparé les Jeux Olympiques ouvriers, qui devaient se préparer à Barcelona, que ça a pas pu être fait. Il y a beaucoup de sportifs qui ont été obligés de rester à Barcelone. Et… Voilà comment ça a commencé, la guerre. Et la guerre a, évidemment… elle a été, si vous voulez, et… Comment, comment vous expliquer… À Barcelone, ça a été vite classé, parce qu’on a pris les armes, on a pris le cartel, tout ça. Mon père était… comptable, comme métier, mais, comme on n’avait plus… de régiments, ni d’armée, ni rien, les milices se sont formées. Et mon père tout de suite s’est engagé dans la milice. Et ça a été la reconstitution du gouvernement républicain, qui se formait avec les cadres, les quelques cadres qui restaient de l’armée. Et mon père, comme il avait de l’instruction et tout ça, il a tout de suite été dans les officiers. Il était en el quinto regimento [dans le cinquième régiment], il était, je sais pas comment ça s’appelle en France, c’est celui qui s’occupe des camions, des transports… et… el cuerpo de tren, ça s’appelle.

L’intendance, peut-être ?

L’intendance peut-être… Il était capitaine et en même temps, commissario politico, c’est-à-dire qu’il y avait beaucoup d’analphabétisme et pis il donnait des leçons de lecture, et d’écriture, à tous ces pauvre… à tous ces pauvres gens qui étaient incultes. Et il avait un double emploi si vous voulez, une double responsabilité. Donc il a fait toute la guerre. Et j’ai fait toute la guerre… toute la guerre, tous les trois ans, à Barcelone. On a suivi tous les bombardements par l’aviation. Terribles, c’était les bombardements. On a appris la destruction de Guernica par les échos de Cuidir, parce que, là, on a été coupé du nord. Et, Guernica, la destruction de Guernica que Franco voulait nous attribuer à nous les… les… les républicains, puis on a appris après que c’était la légion Condor qui avait bombardé tout ça.

Mais ça a été vraiment, si vous voulez, l’essai de la Seconde… de la guerre qui se préparait. Et quand la guerre commençait, au bout de trois ans… un jour, en 38, quand il y a eu la bataille de l’Ebre, que c’était la dernière bataille, la plus terrible, la bataille de l’Ebre c’était après Tarragone… Quand à les troupes franquistes, c’était les Italiens qui étaient là-bas, que… qui… qui commençaient à monter, papa est arrivé avec un camion et il a dit à ma mère, « Prépare quelques valises, on s’en va, c’est fini. Il faut qu’on aille vers la frontière ». Et puis on est parti. Mais on n’était pas tout seul, on avait le camion, on a pris un baluchon, la valise, comme on voit dans les… comme maintenant dans tous les réfugiés, ça se répète toujours, et puis on est parti.

C’était le mois de février, mais… il y a… avait comme ça… Mais on était bombardé, constamment hein ! Parce que les avions ne nous… nous lâchaient pas ! Alors, on a fait étape à Aulotte, c’est une… une ville de la région de Gijon, et on a fait nuit là-bas. Et on avait froid ! Alors on a piqué, c’était une maison abandonnée, on a piqué une grosse couverture pour se couvrir dans le camion. Et moi, j’ai fait un vol, mon premier vol, vous savez quoi, un dictionnaire ! Alors vous voyez que déjà, l’instruction me suivait [rires], et je l’ai toujours ! Je l’ai toujours ! Si ma fille était là… elle a hérité !

Et on est arrivé à la frontière, mais impossible de passer, tous les chemins étaient coupés. Il y avait de la neige, la misère la plus complète, les femmes, les hommes, les soldats républicains, ils voulaient emmener, les… les… les armes, ils les cassaient, ils les brûlaient, c’était le… le feu… la… la pagaille, on ne pouvait pas passer. On a dormi dans une maison de campagne mais on ne pouvait pas passer, il y avait trop de neige ! Alors papa a dit, « Ben, on ne peut pas ! Pendant que on a encore quelques chances, on va retourner », et on est passé par la tour de Caro, et Burnada. 

A quelle date êtes-vous passées, là…? 

C’était… attendez, le 9… le 9 jan… le 9 février 39, le 9 février 39. Et là-bas, ils nous attendaient… ils nous attendaient, la police française. C’était les gardes mobiles à ce moment-là, c’était pas les gendarmes, ils étaient tous habillés en noir. Mais… mais les gendarmes maintenant, ils sont peut-être un petit peu plus gentils. Mais ceux qui nous ont accueillis à nous, ils étaient pas du tout, du tout, du tout gentils. On nous faisait une piqûre à tous, on était à la queue leu-leu, et j’avais mon frère qui avait 16 ans qui était avec l’uniforme de la Croix Rouge, parce qu’avec les bombardements on avait besoin de tout le monde, et on voulait le mettre avec les soldats. Et ma pauvre mère en pleurant, lui a dit, « Non, il est mineur, vous ne pouvez pas me prendre mon fils ! ». Ils étaient obligés de donner les papiers, pour faire comprendre qu’il avait 16 ans, et alors, on a pu le garder avec nous. Et puis j’avais un autre petit frère… Manuel… il avait… 9 ans, il avait 9 ans. Et moi, j’étais l’aînée, j’ai fait mes 17 ans en mars, en France. Et on a nous a mis à la frontière de Burnada, dans une grande… dans une grande… halle qui avait beaucoup de paille. C’est là où on a dormi. Et on nous a fait des piqûres. Pourquoi ?… Pour quelles raisons ? Je n’en sais rien. Mais à manger, on nous a pas donné à manger, rien, rien, rien.

Et alors on attendait, on attendait, on attendait, et le lendemain, on nous a mis dans un train. Mis un train tout en bois, tout fermé, tout machin… c’était pas le train des déportés, hein, non, fallait pas non plus exagérer. Sans manger sans rien, et on est arrivé dans une gare, c’était la nuit, dans une gare… Ça devait être Dax, ou… ou… ou… Mont-de-Marsan, je sais pas. Je ne peux pas vous dire parce que je mentirais. Et nous attendaient à ce moment-là, des gens qui étaient sympathisants de la République, avec des grandes tables, pour nous donner du pain et du lait, mais on ne pouvait pas descendre du train, des compartiments, alors ils nous donnaient par… par la fenêtre, accrochés… hé, pour pouvoir manger ! Et… et on ne pouvait pas ir aux water [aller aux toilettes], alors on… on est arrivé à Bordeaux, parce que c’était un train qui allait doucement. À Bordeaux, on est descendu dans la gare, et on nous a mis de côté. Tout le monde nous regardait comme des bêtes curieuses et à… ici, à Pignonet, un petit village à côté de Saint-Emilion, il y avait un maire qui avait de la sympathie pour les républicains, qui en a voulu 100. Et on est allé là, 100, mais mon père on savait pas où il était. Je connaissais pas encore mon mari.

On savait pas où il était, il était dans les camps. Beaucoup plus tard, on l’a su. Beaucoup plus tard. Alors dans cette… dans ce village, ils nous ont très bien accueillis, ils nous donné très bien à manger, les gens nous ont accueillis, y en a qui ont demandé une famille. Nous on est allé chez monsieur d’Espagne, maintenant ils sont tous décédés, parce que c’était un grand propriétaire, mais il était humain, il était gentil. Bon, il était gentil jusqu’à une certaine limite de ses sous, hein, bon, je vous expliquerai pourquoi. Alors on est resté là trois mois, mais la guerre a continué encore en Espagne, et puisque la fin de la guerre, ça a été Casado, à Madrid, qui l’a faite, trois mois après, une fois que ça a été fini ça, hé ben, la cantine qui nous donnait à manger c’était finie. Il fallait qu’on se trouve… et en attendant maman par la Croix Rouge cherchait où il était mon père. Ça a été facile parce que, comme, elle, elle se souvenait, hé, du bataillon où il était, du grade qu’il avait et tout ça, qu’il était à Argelès ou Barcarès, mais, ensemble… mais ça se suivait vous savez, Argelès Barcarés, et… et à ce moment-là, il a fallu trouver du travail. Moi le… le patron qui nous avait pris, comme il avait beaucoup de vignes, a pris mon frère comme commis. Il est parti et moi c’était la terre ou aller travailler comme bonne. Alors moi, la terre je connaissais rien, alors j’allais, je voyais la terre quand j’allais chez mes grands-parents en Aragon en vacances, c’est tout. Et alors j’étais bonne, je suis tombé chez le curé de montagne [rires].

 Chez le curé mais vous y étiez bien aussi [rires] ?

 Après, c’est une expérience, parce que le curé c’était un vieux curé très gentil, et j’ai compris ce que c’était la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais, sa nièce que c’était elle ma patronne, elle était la dure, des dures. Elle était pas méchante mais elle nous prenait un petit peu comme si on aurait, vous savez, des cornes et des queues. Et quand elle a su que je savais lire, que je savais écrire, que je savais me défendre, elle a commencé à dire, « Ah quand même, c’est pas ça qu’on nous a dit », vous comprenez. Alors il a fallu que j’aille à la messe, bon, je me disais, «Je ne peux pas faire autrement». Mais elle voulait que je me confesse, que je fasse la communion… Ah, j’ai dit, «Non madame, c’est pas mes convictions ». Le curé, le… le… qui était une personne âgée, lui disait, « Mais… mais dorlo, ne l’oblige pas ! Et la liberté de conscience ? C’est ça, la liberté. Laisse-là. Qu’elle aille à la messe, c’est naturel, c’est la bonne du curé, il faut qu’elle aille à la messe, mais… » [rires]. Mais, voyez [rires]…

Et alors j’ai compris, à ce moment-là ça n’existait pas ça en Espagne. Parce que ça, l’Espagne, l’Eglise d’Espagne, c’est l’Eglise de l’Inquisition, l’Eglise pure et dure, la méchante vous comprenez. 

Ici, il y avait une tolérance quand même. 

Ah voilà, voilà, bon. Mais ça c’est pour vous dire mes premiers pas en France. Bon… Et après on a su où il était mon père. Alors pour vous dire l’accueil des… des Français ici, j’ai été accueilli… j’étais payée trois francs six sous parce que, là, levée à 6 heures du matin, et puis vous savez, le dimanche, je partais une fois la vaisselle partie. Je m’en allais avec un vélo qu’on me prêtait, voir ma pauvre mère qui était habillée comme une bonne à laver. D’ailleurs, elle était malade, c’était une grande maladie diabétique. Elle avait tout le linge de la bonne femme qui l’accueillait, l’exploitait. Ils nous accueillaient, mais ils nous exploitaient, mais alors exploités, exploités, exploités. Alors mon père, par l’intermédiation du… du curé, on manquait de mains dans l’agriculture, il a pu venir nous trouver à cause de ça, avec un contrat d’agriculteur. Mais, nous, les Espagnols, avec le passé qu’on avait de la guerre d’Espagne, on a dit « La guerre continue ici ! La preuve ! ». La guerre, on était rentré en février, en septembre la France déclarait la guerre à… aux nazis, à l’Allemagne. Donc nous on a dit, « Nous on continue ». Et on a continué, la preuve, c’est que  quand mon papa est venu, moi j’avais un contrat de deux ans à Montagne, et je voulais venir trouver mes parents. Mais ma patronne a dit, « Non, non, tu restes avec nous !». Mais ma pauvre mère, à force de souffrances et de privations, elle est morte du pancréas perforé. Et puis à quarante-trois ans, elle est morte ! Elle est morte à Libourne, et les Allemands étaient déjà là. J’avais 19 ans, j’ai assisté à ça.

Bon, et j’ai été trouvé la bonne sœur, qui s’occupait, la bonne sœur Cornette, je lui ai dit, « Mais ma mère elle est là, elle fait ça, elle fait ça, elle fait ça », «Mais vous savez votre mère elle est entrée dans mon lycée ! Quand elle sera morte vous viendrez me le dire ! ». Vous savez, on ne me parle pas, à moi, des églises, des curés. Je ne suis pas contre les religions, je respecte les religions, mais ça, qu’est-ce que vous voulez, on ne peut pas. On ne peut pas, c’est de l’hypocrisie. Alors j’ai été obligée de rester à côté de… de ma mère, mais y’avait la… le couvre-feu, mais je ne pouvais pas aller avertir mon père que ma mère était morte, ni même… ni mes frères. Alors à 7 heures du matin, quand le couvre-feu était machiné, j’ai, en courant, été allé avertir mon père que ma mère était morte. 43 ans… On n’avait même pas de quoi l’enterrer madré. Ça a été, on a fait une quête entre tous les réfugiés pour pouvoir faire une sépulture. Et, c’est quand j’ai connu mon mari, que mon mari était aussi dans le camp, mon mari était dans le camp, et à ce moment on avait la… la… si vous voulez la facilité. Mon mari voulait revenir en Espagne, mais sa famille lui a dit, « Si tu viens… », pépé lui était de Madrid, de la capitale, c’était le front à Madrid, c’était le front, ils étaient bombardés tout le temps, tout le temps, tout le temps, tout le temps, c’était le front. Ils se battaient tout le temps dans la même capitale. On lui a dit, « José, si tu viens, on va te trouver tout de suite un emploi chez ton… chez ton… ton beau-père, Antoine », qu’on l’a… qu’il était mort. Il était mort pendant la guerre. Alors il a compris. Alors qu’est-ce qu’il a fait ? Il avait la solution de s’engager dans la légion étrangère, ou dans les compagnies de travail. Et c’est ça qu’il a fait, il était dans les compagnies de travail. Il a travaillé après Royan à faire un aérodrome qui y’avait. Et puis il a reçu… on a reçu, parce que c’était de l’État, on a reçu pendant six mois il a travaillé là-bas. Et alors quand c’était l’armée qui était là, et quand… pendant un an la guerre était tranquille, c’était la drôle de guerre, et après, en 41 quand il y a eu la défaite, qu’il y a eu l’avalanche de tous les Allemands qui sont arrivés, le capitaine du camp leur a dit, « Mes enfants, chacun pour soi. Vous partez, ou vous vous débrouillez ». Et pis mon… ma… Et toute… toute la compagnie de mon mari sont partis, et ils sont arrivés à pied jusqu’à Libourne. Les Allemands ils étaient déjà à la frontière, ils ont dit, « Ben on reste là ». Ils sont restés ici et c’est comme ça [coupure] 

Je voudrais revenir sur l’histoire de votre… de votre famille bien sûr, mais de votre papa, quand vous êtes arrivés à la frontière vous avez été séparés donc. 

Il était militaire, les militaires ne rentraient pas avec les civils, c’était impossible, y avait la colonne des civils, et les colonnes des militaires, les militaires ils rentraient avec leurs armes, ils ont trimbalé leurs armes avec eux, pas les camions, ils ne pouvaient pas. Les camions ils restaient à la frontière mais tous les armes, des montagnes de fusils, ils préféraient rentrer en France, que les laisser à Franco.

Mais ils ont été désarmés de toute façon en France. 

Ils ne pouvaient pas, mais vous savez, même la… la… la milice, ils étaient méchants parce que, nous on avait nos petits bijoux à nous, mais ils nous demandés si c’était des volés, s’ils étaient volés. Il nous disait, « Ça c’est volé ? Ça c’est volé ? ».

Ils étaient ignorants, je pense. 

Ignorants, ignorants, ignorants. Et puis, ils nous mettaient à Argelès, mon mari nous a dit, « C’était les Sénégalais ». Non, je n’ai rien contre les Sénégalais,  hein, bon, mais à ce moment-là, c’était les troupes qui y’avaient la France ! Et ils gardaient les pauvres… les pauvres gens, ils se demandaient ce qu’ils venaient faire ici ! Ils nous… ils gardaient les camps ! Et puis vous savez comme ils nourrissaient les réfugiés. Par les barbelés ! Ils jetaient le pain comme ça, ils avaient rien. Peu à peu, mais c’est pour ça que les structures des gens qui étaient politisés, tout de suite ils se réunissent, et, la Résistance commence à se former. C’est-à-dire qu’ils disent, « On va demander des couvertures, on va demander ceci, on va voir les dirigeants du camp, il faut qu’on fasse des baraquements… », c’est eux-mêmes qui l’ont fait. Y’avait déjà une union, une structure, et cette union a continué, même quand la guerre a éclaté ici. Mais, hélas, quand l’occupation était là, les Allemands, il a fallu le faire en cachette. Et on a appris à se cacher, on a appris à être inconnu, on était des… des ombres. Des ombres, vous comprenez, on ne pouvait pas faire autrement, mais on a toujours résisté, tout le temps. La preuve, mon frère, quand il a signé le contrat avec le machin, puis mon père pareil, à la campagne, ils ont été obligés d’aller travailler à Bordeaux parce que là, y’avait… tout le monde travaillait pour les Allemands ! La… la… l’organisation Todt, c’était français mais ils travaillaient pour les Allemands. O-bli-gés. Si tu ne voulais pas, on venait te chercher. Alors ils étaient à Bordeaux. Et… mon mari il avait été réquisitionné pour aller travailler dans les camps. À ce moment-là, j’ai connu mon mari L’histoire que je vous dis, on s’est fréquenté tout ça, et six mois après on s’est marié. Qu’est-ce que vous voulez, hé hé ! Ça a été vite fait.

Et votre mari il était espagnol alors donc ? 

Madrilène !

Madrileño, et quel âge avait-il ? 

Il avait 27 ans quand il s’est marié. 

Madrilène, donc… c’était quelqu’un qui était engagé aussi alors ?

Hé… oui, oui, engagé, oui, complètement engagé. Il était… Il avait été blessé à la guerre, il avait été traversé par un obus. C’est un obus ? Non, un mortier ! c’est un obus… un mortier… Il lui a ouvert la jambe, le mortier. Mais il a continué la guerre ! Il est pas rentré blessé, il était guéri. Il était rentré blessé, il était engagé naturellement. La preuve c’est que je ne le savais pas, parce qu’on me le cachait, ça. Quand on était marié, il travaillait pour les Allemands, mais il commençait à faire de la clandestinité, tout ça… mais la police est venue chez moi et mon frère, on avait tout… Il a fallu qu’il s’en aille, il a fallu que mon… mais… mais jamais rien dit parce que il voulait… on avait perdu maman, on était tout seul, on était… alors on ne cachait rien. Alors mon père et mon frère m’ont dit, « Nous on s’en va du côté de la Touraine parce que là-bas on va trouver du meilleur travail, mais ne dis rien à personne ». Et ils sont partis comme ça, en cachette. Et nous on est resté là, parce qu’on ne pouvait pas. Lui, il était fiché, mon mari. Il ne pouvait pas s’en aller, sinon on nous envoyait en Allemagne. Alors on faisait les idiots, les andouilles, mais se promener avec… et travailler avec les… comment on s’appelle ça, les soldats Tenen, le foyer des Allemands, ils préparaient les bennes et tout ça, enfin, il fallait faire ce qu’il fallait, on voulait l’envoyer à la pointe de Grave, là où c’était la Résistance, mais il a pu se faufiler, il ne l’a pas fait.

Alors… on a toujours, à notre façon, même mon frère et mon père, on l’a su après eux ils étaient obligés d’être dans le maquis ! Et eux ils ont vraiment été dans le maquis. Et nous, on a été obligé, parce qu’on voyait que ça allait… ça allait très mal. Mais moi j’avais une petite fille… j’avais une petite fille qui avait 7 mois, et cette personne qui avait été ma patronne, s’était pris d’amitié pour nous, il avait vu quand même tout ce qu’on avait passé, tout ça, et elle m’a dit, « Ilorna, si vous devez partir, partez, je garderai votre petite ». Et alors je suis partie avec mon mari, du côté du département des Deux-Sèvres, qu’il y avait une famille d’Espagnols qui nous ont accueillis comme ouvriers agricoles, tout ça… Mais j’ai laissé ma petite, pour qu’elle soit à l’abri. J’ai été obligée de me cacher, tout ça… mais ça ne s’oublie pas, madame, ça ne s’oublie pas. Alors, mais c’était déjà la dernière année de la guerre, alors on sentait… on sentait que ça allait finir parce qu’il y a eu le débarquement, et c’était déjà les prémisses de la guerre. Mais ils se sont défendus les Allemands, hein, parce qu’il y a des endroits où on n’était pas loin d’Oradour-sur-Glane, nous, tout ça… vous savez ils faisaient du dégât…

Pour revenir sur le ce que faisait votre mari donc dans son engagement pendant la guerre, et vous m’avez dit « Il était dans les maquis »…

Non, mon mari était surtout, si vous voulez, il portait les messages… les messages… Pareil, on le prenait, c’était pareil, il portait les messages. Les papiers, comme ça, les clandestins, il les portait à d’autre. Si, c’était vraiment la clandestinité, on ne peut pas l’expliquer, il faut la vivre. Tout était caché, tout était… on ne pouvait se fier à personne… à personne. Il fallait avoir une confiance absolue… j’en étais où…. je sais pas. 

Votre mari, qui était dans le maquis donc. 

Ah oui, on était parti tous les deux ensembles. C’est mon père et… eux ils étaient vraiment dans le maquis, dans les bois, dans les machins, tout ça… C’était le département des Deux-Sèvres, par là. 

Oui, j’allais vous demander à quel endroit, donc c’était dans les Deux-Sèvres ?

Département des Deux-Sèvres. Et c’est pour ça que ma famille est « tout-à-tout », moi je suis restée ici parce que j’avais ma fille. Nous on est revenu une fois que le débarquement s’est fait parce que on était du côté de Thouars, dans les Deux-Sèvres, c’est les maquisards qui nous ont délivrés. Alors à ce moment-là, nous, notre illusion à mon mari et moi, c’était de revenir, pour notre fille ! Nous, vous comprenez, c’était notre ambition. Revenir, mais rien, ni train, ni rien, ils avaient tout brûlé les Allemands, tout. Les vélos, réquisitionnés ! Tout ! On était à pied, on allait à pied, on prenait, s’il y avait, un petit car qui nous emmenait 10 kilomètres, on a mis plus de huit jours pour faire 350 kilomètres, alors vous voyez, sans manger sans rien. Et quand on est arrivé à Libourne, hé beh c’était la paix [rires]. Le pont avait sauté, mais le tramway circulait tranquill. Et puis la première chose qu’on est allé, c’est aller trouver ma fille. Ils nous reconnaissaient pas ! Enfin ils nous reconnaissaient pas… C’était un bébé. Même on a été obligé de la laisser quelques temps chez cette dame. D’ailleurs cette dame a dit, « Si vous n’étiez pas revenus, je l’aurais adoptée ». Mais y’avait mon père, et il le réclamait mon père. Et mon frère aussi. Mais enfin c’est pour vous dire que c’est des drames, il faut les vivre [coupure] .

Quels problèmes avez-vous rencontré lors de, lors de votre installation ici à Libourne alors donc vous hein ? 

A Libourne j’avais déjà un pied à Libourne, on est resté, on n’a pas voulu. Non parce que mon père… mon père et mon frère est parti tout de suite en Espagne, parce que nous on croyait que Franco allait partir, hein. Les Américains étaient là, notre illusion c’était que Franco, la dictature franquiste était finie… finie… qu’on n’en entendait plus parler. C’était pas vrai, ils ont été dans le val d’Aran, ils ont été pris, ça a été la catastrophe. Mon frère est resté là-bas, et puis il est resté, il a laissé à Tours sa femme et son fils, aussi, et mon père, heureusement que mon père était là. Bon, il travaillait là-bas, il a trouvé tout de suite du travail, mais ils ont pu… ça leur a coûté du temps, hein, d’avoir la carte de combattant, parce que, on nous l’a pas donné. Ils étaient… ils avaient la carte des FFI, des forces combattantes,  mais ça a été difficile, mais enfin, ils l’ont obtenue. Alors mais mon frère il a passé sept ans en prison en Espagne, et quand Franco, a comm… et nous on est resté ici, avec mon mari, politiquement, on continuait à être avec nos idées, à continuer à machin et tout ça… on était réuni, on continuait à lutter pour revenir en Espagne !

Notre idée c’était toujours revenir en Espagne, toujours, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Et alors, mais à ce moment-là tout de suite après la guerre, y’avait les ramassages de fruits, le travail ne manquait pas. Alors mon mari on a dit, « On ne va pas s’en aller trouver ton frère, on va rester ici », on avait trouvé un garni, puis on s’était installé. Et mon… et mon père à ce moment-là, le pauvre, il commençait à être âgé. Il travaillait dans la… comment on appelle ça, les maçons, dans la maçonnerie, il travaillait dans ce qu’il trouvait ! Ni plus ni moins. Et… mon frère il est resté sept ans à San Miguel de Reyes, on… parce que la… la… la période franquiste, elle est terrible. Voyez maintenant les petits-enfants qui cherchent les forces, c’est ça. C’est ça qu’il a vécu mon frère. C’est ça qu’a vécu mon frère, tous les jours un fusil et ça durait des années, des années… Et vous savez pas, on lui faisait, ceux qui allaient se faire fusiller le lendemain, on leur faisait assister à leur messe, la veille, et les fusiller demain. C’était le cynisme, c’était la… l’horreur, c’était pas les camps de destruction, les camps d’extermination des… des Allemands, mais c’était à petit feu qu’on les tuait. Et c’était une sœur de mon mari, elle est morte… elle était enceinte, elle a été tuée dans la prison à force que… que… qu’on la battait. Et puis elle est morte en Espagne, dans la prison en Espagne. Alors… quand… quand Franco arrive, qu’il était reconnu, qu’il était dans les Nations Unies, tout ça… il a été reconnu, alors il a commencé à prendre de l’allure. Et c’est quand l’Espagne a… a ouvert ses portes pour le tourisme. Et à ce moment-là, les gens ont commencé à vivre un peu mieux. Et à ce moment-là ils ont donné des « indulto » on disait, c’est-à-dire que les peines longues, on les abaissait. A mon frère, on lui a dit, »Bon, au lieu de faire quatorze ans ou quinze ans, tu n’en feras que six, ou sept », ils ont donné la permission. Mais « desterado ». C’est-à-dire, on le mettait dans un petit village qui avait pas de moyens de se défendre, ni rien, et lui, a demandé une permission pour aller voir sa famille à Barcelone. Et une fois qu’il était à Barcelone, on a trouvé un passeur pour le passer clandestinement. Et comme lui, ici, il avait sa carte d’avoir fait la… la résistance, la carte de combattant, que… que, il a été tout de suite admis, pris, et il n’a plus revenu en Espagne que vingt ans après ! Et nous aussi ! Que vingt ans après…

Avez-vous gardé des contacts avec vos compatriotes, ou apporté une aide aux compatriotes espagnols… 

Ah… Nous, ici, on a fait beaucoup pour les compatriotes espagnols. On avait… on avait… comment on appelle… « a apadrinado »… parrainé un prisonnier qui était dans un de ces… et on lui envoyait de l’argent, on faisait des… des… des… des chèques, non, des chèques… non, des machins postaux… et on lui envoyait de l’argent, et puis il nous en remerciait. Il nous a envoyé des cartes, tout ça. Oh non, on a toujours été à [coupure] .

Est-ce que vous avez parlé de ces années de guerre et d’exil donc à vos enfants ? 

Ah oui, oui, oui, oui, oui, la mémoire se transmet, oui madame. Moi j’ai une petite, mon arrière-petite-fille, mon mari est là, le monsieur là-bas, hé… il est mort d’un cancer, de fumo. Nous après on se débrouillait, on n’est pas devenu riche, mais on a fait une petite épicerie, comme ils faisaient beaucoup les Espagnols, avec des fruits, des primeurs, et on se débrouillait. Bon, ben… on a vécu, et quand on a pu aller en Espagne, la première fois que j’étais en Espagne, vingt ans après, je disais, « Mais les arbres sont pareils en Espagne qu’en France, les maisons sont pareilles en Espagne », et pourtant j’avais 17 ans, je me souvenais. Je… je… je… vous savez, c’était énorme, mais j’ai voulu… et mes filles sont toutes bilingues, toutes ! Et puis, hé, j’ai ma petite, mon arrière-petite-fille, qui, elle, a, elle étu… elle apprend le flamenco ! Parce que mon père, il vient de l’Andalousie, ils sont tous de l’Andalucia, todos de Sevilla, de la pure sang andaluces. On montait, si vous voulez… de l’Andalousie, c’était comme ici on montait à Barcelone pour travailler. Alors papa, parce que le père de mon père il était facteur d’instruments de musique militaire, il travaillait pour les militaires, alors quand il est mort, comme il travaillait pour les militaires, la greuve, il avait le droit que, pour le garçon, pas pour les filles, à une beca, à une bourse. Il a eu la chance de pouvoir aller étudier, parce que c’était un garçon, les filles elles avaient pas le droit [rires]. Alors voyez qué… qué… hé, ça dure encore, parce que y a beaucoup de pays où c’est encore pareil. Mais enfin, à ce moment-là, c’était encore plus sévère, hein. Mais là, tout ça, je leur apprends. Et puis ici, quand je parle à toutes les personnes de mon âge, comme ça, ils disent, « Mais on aime quand vous parlez de votre pays », je dis « Oui », « Mais vous connaissez l’histoire ? » et je leur dis, « Bien sûr ! », « Et alors votre roi ? ». Et alors je raconte l’histoire du roi ! Ah alors, l’histoire du roi, elles me disent, « C’est le vrai roi ? », et je leur dis, « Oui, c’est le petit-fils du dernier roi d’Espagne ! ». Mais je leur dis, « Nous on n’a pas fait notre révolution comme vous avez fait votre révolution, nous on l’a faite autrement ! » [rires]. Alors vous savez, alors je leur ai dit, alors mon arrière-petite-fille elle me dit, « Il faut que tu me l’écrives parce que je vais oublier mamie », alors je le… l’écris… alors je leur écris. Je leur écris un cahier, ici c’est les copies, les brouillons, alors je l’ai écrit et je dis, « Je vais te le faire en propre ». Alors elle le garde ! Et elle dit, « Je vais le transmettre à mes enfants, pour qu’ils sachent d’où ils viennent, faut pas » [coupure].

Et après toutes ces expériences, quel message avez-vous envie de transmettre aux jeunes générations là justement ? 

Ah mon Dieu Seigneur… J’ai peur. J’ai peur, encore. J’ai peur parce que ça recommence, ça recommence. Ne me dites pas que le régime qu’on a maintenant ici en France, dites-moi, hein, dites-moi, hein. Ça en sait trop ces politiques, hein, mais, ça fait peur. Moi je ne suis rien, je ne suis rien, je ne fais qu’opiner et…mais  je vois mal parti, je vois mal parti. Parce que cette Europe, c’est pas l’Europe que nous on voulait, hein, moi je voulais pas cette Europe, hein, mais maintenant on l’a, et il faudrait faire pour qu’elle s’élargisse démocratiquement. Mais est-ce qu’ils connaissent un peu la démocratie, je n’en sais rien. Je n’en sais rien. Mais que ça, qu’on lui donne la parole qu’il veut, voilà c’est vrai. Mais je suis vieille moi maintenant, je suis vieille. 

Je vais vous demander une dernière petite chose, c’est de me commenter… les photos que vous nous montrez là. 

Ça, c’est les photos qui ont été faites… dans le maquis avec mon papa, avec mon papa. C’était pas une photo de rigolo, c’était une photo quand la guerre était déjà, le maquis était en train de se défaire vous comprenez. Alors ils s’amusaient, comme ça. Et ça c’est pareil, hé, ils… ils étaient à la fin avec les avions, voyez, avec les avions. C’était mon père aussi, voyez, avec tout le monde, et là c’est mon frère dans la prison de San Miguel de los Reyes à Valence. Il était dans… l’infermeria, l’infirmerie. Mais il était maigre, comme beaucoup, et puis c’est 38 kg quand il est venu nous suivre, alors, hein, bon.

Là ici, c’est les républicains espagnols, à… quand il y a eu l’armistice de la fin de la guerre, qu’on a menée. On avait fait une collecte pour emmener un monument aux morts. 

Mais à quel endroit c’était ça ? 

À Libourne, à Libourne, à Libourne. Voilà, le monument qu’on a emmené en reconnaissance de la fin de la guerre et de l’accueil qu’on a eu. Et là, c’était le groupe des réfugiés espagnols. Beaucoup, ils venaient du maquis, hein, beaucoup. Et on était, là, cette photo elle a parue dans le Sud-Ouest, quand on a fait la rétrospective de Coutras. On avait fait une très jolie exposition de Coutras. Et puis vous savez, nous on a été partout pendant la guerre, il faut dire que les premiers tanks qui sont entrés à Paris, ils portaient les noms des grandes batailles qui se sont passées en Espagne. Jarama, Teruel, Brunete, Farama, tout ça… Donc tout ça, il faut le souvenir à beaucoup de… Donc on fait partie, nous les républicains espagnols, d’une petite partie de l’histoire de la France. Et ça j’en suis fière. C’est une dirigeante du parti communiste espagnol, Dolores Ibárruri, la pasionaria, c’était une grande, grande dame. C’était… celle qui a inventé « No pasaran » et « Mieux vaut vivre debout que… » [« Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux »] [coupure].

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Interviewer : Marianne Bernard
Lieu : Libourne
Date : 18 juin 2009

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