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Hassan SEFFOUR (Partie 2)

Ancien combattant marocain
Né en 1931
Engagé en 1951
Arrivé en France en 2000

Hassan SEFFOUR (Partie 2)
Hassan SEFFOUR (Partie 2)
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Les séquences

Interviewer : Anne-Cécile Godard et Emmanuelle Dubois
Traducteur : Ahmed Nokri
Lieu : Foyer ADOMA, Bordeaux
Date : 17 septembre 2009

Présentation

Dans le cadre de la collecte de témoignages oraux auprès des anciens combattants marocains, un entretien avec M. Hassan Seffour a été enregistré le 17 septembre 2009 au foyer Adoma. Vous trouverez un résumé synthétique de la deuxième partie de cet entretien sur cette page, ainsi qu’une retranscription intégrale de cette deuxième partie d’interview en cliquant sur bouton ci-dessous.

Retranscription intégrale

Résumé de l’interview

À la fin de ce premier séjour en Indochine, en quelle année vous êtes revenu au Maroc ?

Après la fin de la guerre, en 55…

AHMED NOKRI – Et au niveau de l’engagement, il y avait un engagement sur combien de temps ?

Quatre ans ! En Indochine, on n’avait pas de permission avant ces quatre ans. Mais une fois rentré au Maroc, j’ai pris ma permission… Pour rentrer, en bateau, on est d’abord parti de Saïgon pour aller à Marseille. On débarquait à Marseille. De Marseille, on a pris le bateau, jusqu’à Oran. On a traversé aussi la frontière algérienne-marocaine, de nouveau. Arrivé à Tazaa, c’est là que j’ai pris ma permission. 185 jours. Une fois ma permission terminée… je suis retourné à Tazaa et on nous affectait par régions… Tous les Marocains, ils les envoyaient dans les spahis pour monter sur les chevaux. Mais, moi, comme j’étais opérateur radio ils m’ont envoyé à Rabat au 1er régiment de chasseurs d’Afrique. C’est un régiment français, totalement français. C’est là d’ailleurs où je me suis placé. Je suis parti à Rabat. Je suis resté avec ce régiment jusqu’à l’indépendance. J’étais très, très bien vu, j’étais très bien accepté… À Rabat, j’étais toujours dans les transmissions. D’ailleurs, dans les transmissions, j’ai passé d’autres stages. Par exemple, j’ai passé des stages de technicien opérateur, en France à Montargis, Loiret, dans une grande école internationale. J’ai passé mon échelle 4, mon échelle 3… J’y suis allé trois fois. Après, je suis même parti en Amérique ! Oui, oui ! J’y ai appris l’anglais là-bas… C’était toujours dans le domaine des transmissions. J’étais dans l’Armée royale à cette époque-là.

ANNE-CECILE GODARD – À la fin du protectorat, au moment de l’indépendance, qu’avez-vous fait ?

Moi, je voulais être intégré à l’Armée royale. Des gens ont été choisis, mais moi, non. Pourquoi ? Parce que, vu que j’étais un bon élément, l’armée française voulait me garder ! Alors moi, j’ai demandé le rapport du capitaine, et je lui ai dit, « Écoutez, je voudrais être intégré à l’Armée royale, mon pays est indépendant maintenant… ». Le capitaine m’a répondu, « Tu es jeune, tu travailles bien, nous sommes très, très fiers de ton travail, on ne va pas te lâcher comme ça. Il vaut mieux que tu restes avec nous, et, ça c’est certain, à la fin tu seras officier ». J’ai dit, « Non, j’ai assez travaillé pour la France, je veux quand même être intégré à l’Armée royale ». J’ai donc fait ma demande par écrit. Et le capitaine m’a dit, « Non, moi je refuse votre demande », il a mis « Avis défavorable », et l’a envoyée au colonel… Le colonel m’a convoqué. Il m’a dit, « Pourquoi tu veux nous laisser ? Il vaut mieux que tu restes avec nous parce que tu seras officier. Il y a la guerre d’Algérie, on va partir en Algérie, je te promets que tu seras encore promu ». Je lui ai dit, « Mon colonel, je m’excuse, moi, je peux pas continuer… ». Il a dit, « Bon, je te donne quinze jours pour y réfléchir… ». Il m’a alors convoqué une deuxième fois, et je lui ai encore dit non. Le colonel m’a dit, « D’accord, c’est ton choix, mais tu le regrettera plus tard… ». Je lui ai demandé pourquoi. Et il m’a dit, « Parce que, nous, on va partir du Maroc, le Maroc est indépendant maintenant. »

Le colonel m’a dit « Nous, on part, mais on laisse nos enfants ici, au Maroc… ces officiers qu’on a formés, les fils de notables… C’est eux qui vont gouverner le pays. Et vous allez être très mal à l’aise avec ces gens-là ».

Le colonel avait une photo du premier ministre du premier gouvernement de l’indépendance , M’Barek Bekaï. Il retire la photo et il me dit, « Tu le connais celui-là ? ». Je lui ai dit, « Oui, c’est le premier ministre marocain du nouveau gouvernement. » Il m’a dit, « Il est de la même promotion que moi. Moi, je suis lieutenant-colonel, et lui, il est déjà premier ministre. » Et il me dit, « Il y a une grande différence entre un colonel et un premier ministre. » Et il a ajouté, « Nous, on part, mais on laisse nos enfants ici, au Maroc. » Je lui ai dit que je ne comprenais pas pourquoi il ne prenait ses enfants avec lui. Et il m’a répondu, « Non ! Nos enfants ce sont ces officiers qu’on a formés, les fils de notables, les fils de caïds, les fils de commissaires, etc, tous ceux qui ont été dans les grandes écoles militaires, c’est eux qui vont gouverner le pays. Et vous allez être mal, très mal avec ces gens-là. Rappelle-toi bien ce que je te dis… ». Et, en effet, ça, c’était vrai ! On s’est retrouvés avec ces gens-là au pouvoir, ces officiers qui étaient avec les Français… Et ces gens-là… ils ne faisaient rien qui compte pour le pays et pour la population… Mais pour eux, ça allait… il n’y avait pas un lieutenant, par exemple, qui avait une voiture civile à l’époque. Tous les lieutenants marocains étaient ramenés chez eux dans des jeeps. Et le matin, ils partent aussi dans les jeeps. Par la suite, ce sont des gens qui se sont retrouvés avec des millions, des milliards, des fermes et tout ça… Ces gens-là, ils nous ont maltraités. Avec le protectorat, on était bien traités, c’est vrai.

À l’Armée royale, les gens que je formais, ils sortaient co-lieutenant, colonel, commandant. Mais moi, ils n’ont jamais voulu me promouvoir. Pourquoi ? Parce que je défendais les militaires même s’ils n’étaient pas gradés ! Alors ils étaient pas contents ces gens-là justement… Ces fils de notables-là !

À l’Armée royale, j’avais le grade d’adjudant-chef, et des gens que j’avais formés sont sortis avec le grade de co-lieutenant-colonel, de commandants. Jamais ils n’ont voulu me promouvoir, parce que je défendais des militaires non gradés, des 2ème classe. Je disais toujours qu’on pouvait les punir, mais qu’il fallait traiter tous les soldats justement. Il fallait qu’ils aient leur solde, leur nourriture, tous leurs droits ! Alors, ces gens, ces fils de notables, ils n’étaient pas contents… Au moment de l’indépendance, il y avait trop de copinage. Celui qui a son beau-frère, ou son frère, ou son cousin…il monte de grade. Mais moi… non ! J’ai été proposé plus de cinq fois, ils ont pas voulu me promouvoir… au fond de moi-même, j’ai regretté. C’est là… c’est là où je me suis rappelé des paroles du colonel quand il m’avait dit, « Tu vas voir ce qu’il va arriver à ton pays ». Je me suis dit, « Voilà ! Il avait raison… »

Pour revenir à la période où vous étiez en poste pour l’armée marocaine, vous nous avez dit que ce séjour aux Etats-Unis, vous l’avez fait après l’indépendance, donc c’est l’armée marocaine qui vous a envoyé là-bas ?

Oui, c’est l’armée marocaine, parce qu’il y avait les Américains à la base de Kénitra. L’Armée royale a sélectionné des gens qui avaient des diplômes pour qu’ils puissent apprendre de nouvelles techniques et du nouveau matériel avec les Américains. Moi comme j’avais plus de quatre ou cinq diplômes, j’ai été choisi. J’ai commencé par étudier la langue anglaise à Kénitra pendant trois ans. On a passé un examen, j’ai eu mon certificat d’études anglaises, et on a été envoyé en Amérique. C’était en 1965. On était à Boston. J’y suis resté un an et demi. Ça s’est bien passé parce que… ils étaient étonnés ces gens-là, ces Américains, quand ils apprennent qu’un militaire marocain, il parle et il écrit aussi bien l’anglais !

D’accord. Et vous avez eu des enfants ?

Moi, j’ai 5 enfants en tout. J’ai deux filles et trois garçons. Ils sont tous instruits en français. Le grand est ingénieur en Suisse, et l’autre aussi est instruit. Mon autre fils est chef de poste dans une grande société à Rabat. C’est lui qui s’occupe de la Tanger Med, au Maroc, le grand port de Tanger, actuel, ça fait trois ans qu’il y  est. Pour les deux filles, la grande, elle est dans une grande société au Maroc, une société française. Elle s’occupe du secrétariat aussi bien, en anglais, en français, qu’en arabe. Et l’autre, la petite, elle est enseignante, elle est dans l’Education Nationale. C’est très bien. Ma femme aussi, était enseignante, mais ça fait deux ans qu’elle est à la retraite.

Vous vous êtes mariés au Maroc ? Vos enfants sont tous nés au Maroc ?

Oui, oui. Mais avant, j’ai failli me marier avec une Française, on s’est connu à Saumur. Alors, ça marchait très bien, mais malheureusement mon père n’a pas donné son accord. Lui se demandait comment ça allait se passer avec les enfants, etc. Bon, j’ai laissé tomber… Et ensuite, j’ai connu ma femme au Maroc, oui. Et je me suis marié en 57.

Vous nous avez dit que vous êtes venu en France pour plusieurs stages quand vous étiez encore service avec l’armée française. Après l’indépendance, est-ce que vous êtes retourné en France ?

Je suis arrivé le 21 juillet 2009, à Bordeaux. Ça faisait quatre ans que je voulais venir à Bordeaux pour le foyer des combattants. Mais, aussi bien ma femme que mes enfants, ils refusaient que je vienne. Ils me disaient, « C’est pas la peine… tu vas commencer à préparer tes repas à 76 ans ? Ça vaut pas le coup ! Tu veux de l’argent ? On te donne de l’argent ! ». Alors je n’y suis pas allé.

J’ai quand même bossé pour l’armée française ! J’ai risqué ma vie ! J’ai le droit quand même d’avoir une petite retraite, une retraite de combattant !

Mais en 2009, un voisin, qui était lui aussi en Indochine avec l’armée française, est venu me voir. Il revenait au Maroc après trois mois en France, et il m’a dit, « Pourquoi toi tu refuses d’aller en France ? Tu as fait l’Indochine, tu as les droits, tu as tout ce qu’il faut ! ». Je lui ai dit, « Moi j’ai peur d’aller en France pour qu’on me dise que je n’ai pas de droits et rentrer ». Il m’a dit, « Non, ça je te le garantis, tu as fait l’Indochine, automatiquement tu seras accepté. ». Alors, j’ai dit à ma femme, à mes enfants, « Écoutez, cette fois-ci, il faut que je parte, c’est décidé, il n’y a rien à faire ! ». Ils ont essayé de me persuader de rester, mais cette fois, c’était décidé, il n’y avait rien à faire, je partais !

C’est tout récent donc cette venue en France. Est-ce que votre ami vous avait donné l’adresse de ce foyer ?

Non, il m’a accompagné, je suis parti avec lui. Il venait de passer trois mois en France, il revenait passer deux mois au Maroc avant de repartir pour le foyer, en France. J’ai eu un visa par l’intermédiaire de mes enfants en Suisse et je suis arrivé avec lui à Bordeaux ! J’ai fait ma carte de séjour et j’ai commencé mes démarches pour mes droits d’ancien combattant.

Si j’avais été illettré comme d’autres, je ne serai pas arrivé jusque-là, c’est vrai… Mais, je continue, je continue ce combat malgré tout.

Si je suis venu en France c’est pour ça ! Parce que j’ai bossé quand même à l’armée française. J’y ai passé quand même plus de quatre ans, j’ai le droit quand même d’avoir une retraite de combattant ! Pourtant, on m’a refusé tous mes droits avant que je vienne en France. J’ai envoyé des courriers pendant deux ans pour tenter de savoir si j’avais le droit à quelque chose en restant dans mon pays. Et on m’a dit que je n’avais droit à rien parce que je n’avais pas fait l’Algérie. Ça m’a découragé, j’ai tout abandonné. Jusqu’à que cette personne-là me dise, « Tu as fait l’Indochine, tu as des droits ! ». Et quand je suis arrivé là, c’était juste. Personne n’a refusé ma demande et mon dossier.

Est-ce que vous regrettez cet engagement ? Si c’était à refaire, vous le referiez ?

Oui, je le referais franchement. Je ne regrette pas du tout.

AHMED NOKRI – Est-ce que, pour vous, l’instruction, c’est le meilleur outil pour lutter, pour réclamer ses droits ? (Et il faut continuer… !)

C’est vrai que si je continue à lutter jusqu’à présent, c’est grâce aux études. Si j’étais illettré comme d’autres, je ne serai pas arrivé jusque-là. Et je continue mon travail, je veux bouger, travailler. Il y a des gens qui sont vieux et qui ne peuvent pas bouger, mais moi je me porte bien, je marche très bien, je peux faire plein de choses ! D’ailleurs, quand je suis arrivé, j’ai dit à M. le directeur que s’il y avait besoin de faire quelque chose, je le ferai volontiers !

ANNE-CECILE GODARD – Avec ces années d’engagement, quel est le montant actuel de votre retraite ?

Je sais pas. Je suis encore très pauvre, je n’ai pas touché un sou… !

Qu’est-ce que vous pensez de la vie ici en France maintenant que vous êtes ici, à Bordeaux ?

D’abord, en France, on est quand même mieux payé que chez nous, au Maroc. Même au chômage en France, tout est compté et on est payé. Et la vie peut être moins chère, il y a de tout… Par exemple, je vois les tomates qui se vendent à, par exemple, 1 euro… Chez nous, malgré qu’on cultive des tomates, des pommes de terre, etc., il y a des moments où elles peuvent coûter 10 dirhams, 1000 francs. Oui. C’est bien ici, la vie ça va, pour les gens qui travaillent, qui gagnent de l’argent, mais celui qui n’a rien…

D’accord. Mais est-ce que vous souhaitez retourner au Maroc ?

Bon, je souhaite retourner au Maroc pour pouvoir ensuite amener ma femme parce que j’aime mieux que ma femme soit avec moi… Mais j’aimerais rester ici, parce quand même, il y a une liberté, il y a de tout, beaucoup de choses différentes. Je voudrais que ma femme soit avec moi donc il faudra que je demande une carte de séjour ici, pour elle. Avoir le visa, c’est facile, même s’il faut que je passe par mes fils qui sont en Suisse. Mais la carte de séjour, je ne sais pas s’ils l’accorderont. On verra bien… !

Le Maroc et la France seront toujours liés… On était toujours l’un à côté de l’autre, Marocains et Français, et pour les bonnes relations que l’on avait, je suis content !

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