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Mohamed KADIRI

Ancien combattant marocain
Né en 1923
Engagé en 1943
Arrivé en France en 2001

Mohamed KADIRI
Mohamed KADIRI
/
Les séquences

Interviewer : Joël  GUTTMANN 
Traducteur : Aziz JOUHADI
LieuFoyer ADOMA, Bordeaux
Date : 14 mai 2009

JOËL  GUTTMANN – Voilà, donc nous sommes toujours dans le cadre de la collecte de témoignages oraux avec des anciens combattants marocains. Et en ce jeudi 14 mai 2009, nous sommes au Foyer Adoma, 151 cours du Médoc. Il est, à peu près 18h25, nous sommes chambre A114 avec M. Kadiri Mohamed, et Joël et Aziz pour… pour l’entretien, voilà et Aziz, plus particulièrement, bien évidemment, pour la traduction.

Donc déjà et bien, moi je voudrais remercier M. Kadiri de, de nous accueillir ici dans… dans sa chambre. Après on va entrer dans le sujet, dans le vif du sujet. Déjà le remercier de … de nous accueillir ici, chez lui, en plus !

Retranscription de l’interview

Voilà, et on va parler bien sûr… bien, de… de la période avant son engagement militaire, et les premières questions, toutes simples, directes : quand, et où est-il né ?

Il dit qu’il est né en 1928 à Douar Tazenakht… province de Skoura… au Maroc.

Et que faisiez-vous avant de vous engager, militairement parlant ?

Vous savez, chez nous, dans la campagne… en dehors de la ville, et bon donc, soit on… tous les… on vous oriente dans… vers le monde agriculture… vers… soit à être berger, ou à cultiver la terre.

Puisqu’on travaille dans des conditions horrible pour le chef du coin, il vaut mieux qu’on s’engage carrément… Il vaut mieux s’engager comme ça on gagne un peu d’argent et en même temps…on va voyager, voir d’autres pays

Et justement, dans ce milieu agricole, c’était quoi, quel type d’agriculture ? Si vous étiez paysan, qu’est-ce que vous pratiquiez exactement, de manière plus précise ?

Il cultivait spécialement les céréales, enfin le… le blé, l’orge, le seigle et bon… je lui ai posé la question si c’était à eux, enfin la terre, évidemment, l’exploitation. Et oui ils étaient propriétaires, oui.

Et est-ce que le travail était dur, parce que le travail de la terre c’est un travail qui était  dur, comment vous le… le pensez au jour d’aujourd’hui ? Est-ce que c’était vraiment des conditions très difficiles le travail de la terre ?

Bon avant… Avant c’était manuel. Il n’y avait pas l’automatisme qu’on connaît aujourd’hui, la mécanisation… Il y avait le labour avec les bêtes, traditionnel…

Donc on a compris, exploitation familiale, et qu’est-ce qui vous a justement poussé à vous engager dans l’armée, si vous étiez entouré de votre famille, même si bien sûr le travail, ça on ne le rappellera jamais assez était difficile, qu’est-ce qui vous a motivé, et qu’est-ce qui vous a donné l’envie de… de devenir militaire ?

Bon, les raisons pour son engagement, il dit enfin pour ce qu’il travaillait pour le chef local, enfin… du coin. Il travaillait de manière forcée, il faisait du travail forcé. Il construisait les routes… Il foutait le gravier avec les mains, et tout ça… Ils étaient tabassés. Donc voilà,  ils ont dit… « Puisqu’on travaille dans des conditions comme ça, il vaut mieux qu’on s’engage carrément ».

Et donc c’est quoi qui vous a motivé, c’est de quitter ce côté dur où l’on vous respectez pas forcément, où c’est qu’il y avait d’autres motivations ? Par exemple cela peut-être, je ne sais pas, voir du… du pays, changer d’air, peut-être l’uniforme très important, donc la… la motivation, c’est sortir de… de ces situations difficiles, où est-ce qu’il y en avait d’autres ?

La principale cause de son engagement, c’est les conditions difficiles… qu’on a évoqué tout à l’heure. Et en même temps, ils ont dit, « Il vaut mieux s’engager comme ça on gagne un peu d’argent et en même temps… on va voyager, voir d’autres pays ».

Et comment vous avez entendu parler de cette possibilité de devenir militaire ? Est-ce qu’on en parlait à ce moment-là ? Est-ce que c’était des amis, des proches ? Comment vous avez pu, tout du moins la première fois, entendre parler de cette possibilité de devenir soldat, militaire ?

Donc, il dit que… là où il habite, il y a des gens qui étaient engagés avant lui, donc il les a entendus. Donc il est parti à Marrakech, il y a cent-quatre kilomètres via le bus… Il a payé 4 rios, enfin à l’époque… ils sont allés d’eux-mêmes.

AZIZ JOUHADI – Vous êtes parti tout seul ou accompagné ?

Il me dit qu’il était parti tout seul.

JOËL  GUTTMANN – Et comment vous avez pris la… la décision ? Vous avez réfléchi longtemps, c’était un coup de tête, ou … il a fallu mûrir un petit peu la décision, donc combien de temps ça lui a pris pour se dire, « Allez, je m’engage » ?

Oui voilà donc c’est la colère, c’est la prise de tête comme ça, c’est ça… qui l’a motivé de prendre la décision.

Et quelle a été la réaction de sa famille ? Est-ce qu’il a dit d’ailleurs qu’il s’engageait … et s’il l’a dit… quelle a été la… comment sa… sa famille a pris cet engagement ? Est-ce que ça s’est fait simplement, ou pas ? Du déchirement, peut-être ?

Bon… il dit qu’il ne les avait pas avertis du tout ! Enfin quand il était parti… Donc, c’est une fois qu’il était à Marrakech, quand il a… il a pris l’uniforme et tout ça, qu’il leur a écrit.

AZIZ JOUHADI – Quelle a été leur réaction après ça ?

Il m’a dit… ben ils ont accepté… Et prié pour… pour mon bien…

JOËL  GUTTMANN – Et quel âge… avait-il à ce moment-là quand il s’est engagé, de manière précise ?

Donc il s’est engagé en 1949. Il vient de compter, donc ça… ça lui fait… il dit donc puisque bon je suis né en 1928, donc il devait avoir 21 ans.

Et là que s’est-il passé, donc vous êtes à Marrakech, ça y est vous avez signé, vous avez votre paquetage, ça s’est passé comment à ce moment-là, vous avez voyagé de suite, vous avez été… je sais pas, en France… quel a été votre parcours à ce moment-là, où est-ce que vous êtes resté peut-être au Maroc pendant quelques temps pour être formé, qu’est-ce qui s’est passé concrètement ?

Donc il dit qu’il est resté jusqu’en 1950 à Marrakech, et après… ils sont partis en bataillon pour le Vietnam.

Eux, les Vietnamiens, ils connaissent, c’est leur pays. Nous on connaît rien… Et… tantôt… c’est eux qui frappent, tantôt c’est nous !

Et quelles… quelles opérations justement vous avez connu militaires, batailles ou… ou campagnes, à ce moment-là, et voire après bien sûr ?

Donc il dit que ça a été très dur, très dur… on était des naïfs… c’est comme… parce qu’il compare par rapport à ce qui s’est passé dans le désert… au sud du Sahara, au sud du Maroc. Eux ils connaissent, c’est leur pays, ils connaissent le pays, nous on connaît rien, on ne connaissait rien. Et… tantôt… c’est eux qui frappent, tantôt c’est nous ! Et voilà, … il dit qu’il est resté… il est resté là-bas pendant deux ans jusqu’en… donc 1952, jusqu’à un autre bataillon qui les a relevé.

Et outre les conditions de… de guerre bien sûr, hein, c’est un… c’est un conflit donc, la situation n’est pas simple, qu’est-ce qui a… qu’est-ce qui a été le plus dur, pour vous, l’éloignement de la famille, là vous parliez effectivement de… c’est pas un pays que… que vous connaissiez, donc en dehors du conflit en lui-même, qu’est-ce… qu’est-ce qui a été le plus dur ?

C’est-à-dire, enfin il dit, que… les questions de l’éloignement tout ça… ça ne lui trottait pas dans la tête, ils étaient encore jeunes. Pour eux ce qui était important, c’est la paye qu’ils touchaient à la fin du mois, qu’ils… qu’ils envoyaient tout ça, enfin… la totalité… à leurs parents, enfin, à leur pays d’origine… puisque eux, ils mangeaient sur place, gratuitement, donc ils étaient logés, nourris, donc voilà…

Et quel était votre rôle… à, à ce moment-là, est-ce que vous avez un rôle particulier, on a rencontré par exemple des conducteurs de jeep, des ambulanciers, vous, qu’est-ce que vous faisiez  sur cette période-là…  jusqu’en 1952 ?

Pendant les… les deux ans, il était cuisinier au mess des officiers. C’était ça son travail.

Pour nous, ce qui était important, c’est la paye à la fin du mois… On envoyait tout… la totalité…à nos parents, à notre pays d’origine…Parce nous, on mangeait sur place, gratuitement, on était logé, nourri !

Et justement quel a… quel était le contact avec les officiers ? Est-ce qu’il avait juste un contact hiérarchique de officier à homme du rang ? Ou est-ce que de temps en temps, vous pouviez les… les rencontrer, ne serait-ce que pour discuter, dire deux ou trois mots ? Est-ce qu’il y-avait des relations, je vais pas dire amicales, mais des relations, autres que hiérarchie, donner un ordre, exécuter etc… les liens exacts en fait ?

Ils avaient aucun rapport avec les officiers. Enfin y’avait que… y’avait un adjudant-chef qui gérait le mess. Et eux, les autres, enfin, ils venaient, ils rentraient, ils mangeaient et puis ils repartaient. Donc il y avait aucune relation.

Et là justement sur la cuisine, vous aviez tous les ingrédients, quels types de menus, par exemples, vous concoctiez pour les officiers à ce moment-là, des exemples ?

Le fonctionnement, c’était… le gérant… du mess… qui établit les menus. Il avait un cahier où il y avait les menus. Il y avait des officiers enfin… qui mangeaient non salé, il y en avait d’autres, repas de régime. Chacun… chacun selon… ses habitudes et… son régime. Donc on…servait chacun selon… selon sa… sa condition.

Les Sénégalais, ils avaient leurs bataillons à part, nous les Marocains, à part, les Algériens, et les bataillons des Africains noirs, à part…et les Tunisiens aussi. Chacun était à part…

Et là justement sur la cuisine, vous aviez tous les ingrédients, quels types de menus, par exemples, vous concoctiez pour les officiers à ce moment-là, des exemples ?

Le fonctionnement, c’était… le gérant… du mess… qui établit les menus. Il avait un cahier où il y avait les menus. Il y avait des officiers enfin… qui mangeaient non salé, il y en avait d’autres, repas de régime. Chacun… chacun selon… ses habitudes et… son régime. Donc on…servait chacun selon… selon sa… sa condition.

Et là, quand vous serviez, enfin vous cuisiniez pour les officiers hein… c’est pas forcément les mêmes menus que les hommes du rang, donc où est-ce que vous pouviez manger la… la cuisine que vous concoctiez, où c’était… c’était différent, en terme notamment de diversité ou de… ou de qualité est-ce que vous mangiez la même chose, ou pas du tout ?

Évidemment, enfin… la cuisine pour les officiers… c’est différent que celle des autres. Nous… on mangeait ce qu’il y avait, et… bon… Il parlait, donc, il y a certains qui mangent du porc, d’autres non. Donc nous évidemment, on mange selon nos traditions… Il me dit, vous savez comment c’est !

Et quelles étaient les relations avec… avec les autres combattants vous restiez qu’entre Marocains, en dehors des heures de services ? Ou est-ce que vous pouviez partager des moments, si tant est c’était possible, avec des sénégalais, des Algériens où des Français ?

Donc… les Sénégalais, ils avaient leurs bataillons à part, nous les Marocains, à part, les Algériens, ainsi que les bataillons aussi des Africains noirs, à part… et les Tunisiens aussi. Chacun était à part, voilà.

On revient sur le… le fil chronologique de votre histoire, donc 1952 quand votre bataillon a été relevé, qu’est-ce que vous avez fait ensuite, après 1952, donc ?

Après 1952, après… être relevé, on est rentré en permission trois mois au Maroc. Puis après, on a rejoint le centre de recrutement. Là on est resté… enfin c’était vers fin 1952… Là il y avait un appel, enfin pour ceux qui veulent, qui désirent… rejoindre les champs de batailles… au Vietnam… des volontaires donc. On a levé la main et nous sommes partis.

Et qu’est-ce qui vous a  motivé justement à repartir, parce que là vous reveniez au conflit, je ne sais pas si vous aviez d’autres possibilités, mais,  là c’est quoi qui vous a motivé de… de repartir justement sur… sur le conflit, donc on arrive à fin 1952, après je ne sais pas le mois exact si vous vous en rappelez, mais qu’est-ce qui vous a motivé à être volontaire ?

À la question, pourquoi… il est… il est reparti, il dit, bon, « Que Dieu maudisse la pauvreté, c’est à cause de ça… ». Enfin… c’est  pour des raisons pécuniaires qu’il était reparti !

Pourquoi je suis reparti ? L’argent… Que Dieu maudisse la pauvreté, c’est à cause de ça…

Et je lui ai posé la question  pour le… en deuxième séjour, où ils étaient partis…

Il me dit, il est parti au Laos, et… il m’expliquait qu’il a… Ils sont partis en… en bat… en… en régiment… De Saïgon jusqu’à Laos. Ils ont traversé le Cambodge pendant cinq jours, et… jusqu’à ce qu’ils sont arrivés à un terrain désert.

Donc, c’est là où ils sont descendus… des camions. Ils ont continué à pieds, donc, jusqu’à la montagne… Une montagne… Benava [Annam?], où il y a que… la forêt

Il y a rien… Il y a rien, c’est aride… ni route, ni rien. Même l’eau c’est… c’est, ça n’a pas été parachuté par… par jerrycan, par avion… donc, on n’aurait pas… on n’aurait rien !

C’est-à-dire même les conditions pour… pour faire leur linge, tout ça c’était difficile, c’était que des… dans des endroits marécageux. Là où il y a le… des bêtes, là… des… des espèces de génisses là… enfin locaux… avec… Ils boivent, là où ils… ils disent même ils font leur pipi et tout… Donc, ils se lavaient les affaires sur eux-mêmes.

Et là en dehors de… de ces conditions apparemment hygiéniques pas évidentes, est-ce que vous étiez également à nouveau cuisinier, ou est-ce que vous avez …… changer, j’allais dire d’activité, à ce moment-là ? Ou toujours affecté aux cuisines ?

Non, non… Au deuxième séjour, évidemment, il est… C’est un autre régiment, un autre bataillon, il était dans l’infanterie. C’est pas le même, donc, c’est pour ça, il me dit, « C’est pour ça, sinon je serais pas blessé ! ».

Et là justement, vous avez été… vous avez été blessé à… sur… et à ce moment-là, donc on était … début 2003… si vous avez quitté, c’était à peu près en 1953. Comment vous avez été blessé ?

Il dit qu’il s’était blessé fin 53, dans cette montagne Benava. C’est là où il a sauté sur une mine.

Et après, est-ce que vous avez été réformé justement, de… de par… le fait d’avoir été gravement blessé ? Ou, est-ce que vous avez continué, est-ce que vous avez… est-ce que vous avez… évacué ? (voilà je vais y arriver ) Ça s’est passé comment après… après ce… ce douloureux… incident ?

Quand il était blessé, donc ils l’ont rapatrié au grand hôpital militaire de Hanoï, là où il est resté cinq mois. Et après, ils ont été embarqué par un grand avion américain et, il ne sait pas s’ils l’ont loué ou non, qui les a ramené… en Algérie, à… à l’hôpital Boudesse [Boumerdès ?]… en Algérie.

Et qu’est-ce qui s’est passé justement après, à ce moment-là ?

Il est resté à l’hôpital, en Algérie, à Boudesse [Boumerdès ?], trois mois. Après, bon donc, ils les ont ramenés par train jusqu’à Marrakech, il est resté… au  Diem de… de Marrakech. 114, le Diem 114.

Donc, je lui ai posé la question après. Donc, il est resté… au  Diem 114… avec… en passant les expertises, avec tout… le… le truc… jusqu’à ce que… ce qu’il ait été relevé, en… jusqu’en 1956. Quand il a eu tous ses papiers.

Non, mais qu’est-ce que tu veux que je travaille avec un handicap !

[ Coupure sonnerie de téléphone ]

Donc en 1956, que… que s’est-il passé là, vous avez rejoint la… la vie civile, vous avez coupé cours … avec la vie militaire, par la force des choses… qu’est-ce qui s’est passé à ce moment-là ?

Vu son état, il a dit, bon… il pouvait plus rien faire, donc il avait un petit peu d’argent à l’époque, à peu près 2700 dirams, avec… avec quoi il a pu acquérir un appartement à Marrakech… Qui… qui est son demeure jusqu’à aujourd’hui.

AZIZ JOUHADI – Vous avez travaillé ensuite ?

Donc, je lui ai posé la question s’il a… travaillé ou non, il me dit, « Non, mais qu’est-ce que tu veux que je travaille avec un handicap ! ».

JOËL  GUTTMANN – Et oui bien sûr ! Donc, vous aviez droit à une pension à ce moment-là ? Comment, comment vous arriviez à, à vivre ? Peut-être que la… la vie était plus simple que, de nos jours, mais comment vous, vous pouviez arriver, à vivre à ce moment-là, pour les besoins de tous les jours, à pouvoir ne serait-ce qu’avoir le minimum, qui est se vêtir, pouvoir s’alimenter ? C’étaient les aides de la famille… des amis ? Parce que vous n’avez pas forcément pu mettre beaucoup d’argent de côté, de votre solde militaire…

Fin 56, quand il a été réformé, il a eu une retraite spéciale. Il touchait… l’équivalent, enfin… 700 dirams, l’équivalent de 70 euros. Il disait, bon il est resté comme ça… jusqu’en 2001. Et, il… Il touchait… 225 euros, l’équivalent de 225 euros , deux mille cinq… deux mille deux cent cinquante… Par trimestre, par trimestre, il tou… par trimestre, il touchait… 2250 dirhams.

A peu prés… 750 dirhams, par… par mois. Ce qui est équivalent à 75 euros. Jusqu’en 2001, donc, quand il est arrivé.

On va en parler de… de son arrivée en France, mais juste avant, on va être un petit peu indiscret, pardonnez-nous. Est-ce que vous avez pu fonder une famille à ce moment-là ? Quelle était votre…votre vie familiale ? Est-ce que vous avez créé une famille, eu des enfants… à peu près en quelle année ? Voilà… voilà parce qu’on a la photo [note : référence aux photos sur une étagère dans sa chambre], bien sûr, mais si vous pouviez nous… nous en parler…

Il dit qu’il s’est marié en 1954, il a eu, son fils aîné, dont on voit la photo à côté, qui… est né le 11/11/55.

Et, il nous montre aussi la photo de, de… de sa fille aînée qui est née en 1957.

Et tout le monde est né à l’hôpital !

La fille, elle est née en 57… avec… Il nous montre la photo de ses enfants, et son mari.

Il nous montre la, la photo… d’une fille, qui est… née en 1968, qui est maintenant en Tunisie.

Ce sont ses… Et, une autre qui est née… en… 64.

Et, le… un… un enfant, qui est… Un garçon qui est né en 72.

Il a une autre fille qui née en 75.

Et le dernier, il est né… en 77.

Voilà, un petit peu d’é… d’émotion bien sûr, en regardant cette photo, on est,  toujours, voilà au Foyer Adoma.

Là on va arriver à, à parler justement de votre arrivée en France, donc vous êtes arrivé en  2001. C’est bien cela ?

Je lui pose la question, comment il a entendu parler, comment il est… venu. Donc… C’est les gens qui lui ont dit, parce qu’il a vu il y a d’autres qui sont venus, qui n’avaient même pas le parcours qu’il a fait et que… ils lui ont dit « Mais comment ça se fait que toi, t’es… Quand même, t’as la pension tout ça, donc il faut y aller ! ». Donc il s’est rendu au bureau de… des anciens combattants à Casablanca. C’est là où il a eu les… ils lui ont donné les papiers pour le visa, et tout.

Les gens, avec un autre parcours que moi, m’ont dit « Mais comment ça se fait que toi, tu n’as rien… Quand même, t’as la pension en France ! » Donc il faut y aller !

Voilà, donc il avait tous les papiers pour, pour venir en, en France. Et là une fois qu’il a les papiers, ou avant, c’était décidé, il fallait venir en France ? Est-ce qu’il avait besoin d’avoir plus d’informations pour voir si c’était… des on-dit, pourquoi pas ? Pour être sûr qu’il pouvait entrer en France et avoir la pension ? Et ça s’est fait de suite, naturellement, également ?

Oui effectivement, il a dit « J’ai… j’ai fait des… les démarches pour… pour m’assurer, de… la vérité… ». Enfin des choses…

Voilà, parce que c’est quand même un… un choix difficile à ce moment-là, parce que vous aviez déjà, une famille, et ça a dû être un, un déchirement de quitter sa famille, mais en même temps, c’est, c’est peut-être le seul moyen de pouvoir avoir un petit peu d’argent, et pour la faire vivre justement sa, sa famille, donc ça, ça n’a quand même pas été simple à prendre comme décision…

Il a dit… voilà bon, je répète, il a dit, la base de tout ça c’est la pauvreté ! Sinon, on serait pas séparé de nos enfants. On ne va pas les laisser comme ça !

Et là, est-ce que vous… vous connaissiez quelqu’un, quand vous êtes venu en France ? Et, si oui, est-ce que c’étaient des, des anciens combattants que vous connaissiez, de la famille, des amis ?

Il connaissait personne, il n’y avait que un… un gars enfin de sa famille qui… qu’il connaît… parce que tous les deux ils sont mariés avec des cousines… Leurs épouses sont cousines. Et… qui… Mais qui habite à Dijon ! Lui ici à Bordeaux, il ne connaissait personne, donc, et il dit, depuis son arrivée jusqu’à maintenant, il connaît que deux personnes, qui sont là dans… dans le Foyer, qui… qui ont… qui étaient avec lui dans le  bataillon.

À la base de tout ça c’est la pauvreté… Sinon, on ne se serait pas séparé de nos enfants. On ne va pas les laisser comme ça !

Et là vous êtes arrivé directement au, au Foyer donc en 2001 ? Ou vous avez transité, pourquoi pas, par un autre lieu, vous êtes directement venu ici, au Foyer Adoma ?

Il y a un qui est dans un Foyer à côté, là… l’autre foyer là, et qui lui a donné… l’adresse et qui est arrivé direct !

Et là, racontez-nous un petit peu vos journées types, ici à Bordeaux. Est-ce que, mettons, il y a des quartiers que vous aimez fréquenter, comme le quartier Saint Michel, parce qu’avec le tram on en est pas très loin ? Quel quartier vous fréquentez ? Est-ce que vous avez noué, tissé, d’autres liens, ou pas du tout ?

Saint-Michel, il y va que le samedi, pour faire quelques courses,  acheter un peu de… de la viande tout ça. Le reste de la semaine, il ne va pas trop loin, juste par-là, et même des fois, pour ses courses au marché, c’est les autres, des, des… qui lui font les courses, pour lui.

Et là au jour d’aujourd’hui votre souhait le plus cher ça serait bien sûr de pouvoir… rentrer au Maroc, auprès des… des vôtres ? Et est-ce que vous espérez par exemple pouvoir toucher une pension… mais pouvoir rester au Maroc ? Est-ce que vous y croyez à cette possibilité-là ?

Leur souhait c’est… d’obtenir ce qu’ils… ce qu’ils auront de droit, et repartir. Et notamment, c’est ce qu’il a dit à… Monsieur Juppé quand il leur… ils les a invité à un repas… enfin au restaurant en face là, dans la galerie Tarty, et que… Il lui a dit, enfin… il lui a dit la même chose ! Il lui a dit bon voilà, « Donc nous on a maintenant grandi, on a vieilli, on ne peut plus subvenir à nos besoins à faire les…préparer les repas et tout ça, donc on va pas encore revivre une vie de célibataire. Notre, notre souhait c’est de  revenir, de retourner auprès des nôtres ! », voilà.

Nous…on ne peut que remercier ceux qui luttent…pour nos droits, et qui œuvrent…pour le bien, pour leurs frères !

Et justement dans, dans ce combat pour pouvoir rentrer au pays, comment ça se passe ? On a entendu certains anciens combattants qui avaient un avocat. Est-ce que vous vous appuyez, par exemple sur l’association ALIFS, pour savoir où ça en est ? Parce qu’il y a des gens qui militent dans ce sens-là… Est-ce que vous avez de l’information ? Est-ce que vous savez, par exemple, auprès de l’association ALIFS, ou par d’autres biais… Quelle en est… de la situation ?

Évidemment, c’est avec beaucoup d’émotions, enfin que… il parle. Il dit… « Nous on… on ne peut que remercier, enfin, ceux qui luttent… pour nos droits, et qui œuvrent pour… pour le bien, pour leurs frères ! »… Il dit, avec ses mots, « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Enfin, nous sommes, dans une prison ! C’est ce que j’avais dit à Monsieur Juppé ! C’est comme quelqu’un qui a passé une garde à vue, la nuit… le matin ». Il dit « Ici, quand on rentre chez soi, on se ferme et voilà, bon, personne nous trouve ». Il dit « Il y a deux mois, il y a quelqu’un de… un jeune de Kénitra… enfin, il est décédé. Il est resté, personne ne le savait jusqu’à ce que… ce que… ce que les odeurs… Et il y en avait… une autre fois, un Algérien, c’était pareil… ».

Il y a… il m’a demandé, « Quel jour nous sommes ? » Nous sommes jeudi… Il a dit, voilà, « Il y a neuf jours à peu près, il y a quelqu’un, enfin qui est de Khénifra [?] qui est décédé dans la nuit. Et c’est un cousin à lui, enfin qui, qui l’a trouvé le lendemain matin… ». Il a dit, « Heureusement qu’il n’a pas fermé la porte à clef, qu’il l’a poussée, qu’il l’a trouvé comme ça par terre, déjà… déjà mourrant ! ». Il a dit, « Il est… Il est  à la morgue, il attend d’être rapatrié au Maroc… ».

Et tout à l’heure, quand vous parliez de, de cette rencontre avec monsieur Juppé, Maire de Bordeaux… rappelons-le, vous avez pu vous exprimer par rapport à ce que vous vivez, est-ce que vous avez été convaincu ? Est-ce qu’il vous a rassuré ? Est-ce qu’il vous a vraiment montré qu’il suivait le dossier ? Est-ce que vous êtes confiant, tout simplement, dans ses paroles, dans son engagement ?

Donc… il a dit, bon, Juppé il leur a parlé, il leur a dit que c’est… c’est un vieil… vieux dossier, vieille histoire du temps qu’il était ministre, pendant dix ans avec… avec Chirac. Il leur a dit bon que… c’est un dossier épineux, et… Je lui ai posé la question, «  Qu’est-ce qu’il vous a promis ? ». Il leur a dit, il m’a dit, enfin, qu’il leur a promis qu’il va… qu’il va essayer de voir ce qu’il pouvait faire.

Et… il leur a posé aussi la question… le problème avec les Caisses des Dépôts… par rapport à leur… quand ils dépassent le moment du séjour au Maroc… Parce qu’il reste ici cinq mois, puis après quand il repart, donc quand il y a quelqu’un qui arrive, donc, il trouve la surprise qu’ils lui ont coupé la… la pension.

Ici, quand on rentre chez soi, on se ferme et voilà, bon, personne nous trouve.

Et bien on va remercier Monsieur KADIRI, voilà de nous avoir reçu, chez lui au Foyer, mais si vous voulez bien sûr préciser d’autres points, n’hésitez pas…

Il dit que, « J’aimerais bien savoir, nous sommes dans un… un seul État… une seule loi… Il y a des différences. La Caisse des Dépôts, dès que tu dis que tu pars, ils coupent ! La CRAMA, ils disent bon, si vous partez on… on vous laisse 50 %… ». Donc, il se pose la question… Comment ça se fait qu’il y a deux…deux poids deux mesures ?!

Et comment ça se fait que…

Il se pose la question si c’est un seul État, une seule… loi ? Donc pourquoi une caisse donne, et l’autre ne donne pas. Donc… « J’aimerais bien savoir ! ».

Voilà, « C’est ce problème qu’on… qu’on ne sait pas encore, qu’on n’a pas encore trouvé de solution… ».

J’aimerais bien savoir, nous sommes dans…un seul État…une seule loi… Mais il y a des différences. La Caisse des Dépôts, dés que tu dis que tu pars, ils coupent ! La CRAMA, ils disent bon, si vous partez, on vous laisse 50 %… Comment ça se fait qu’il y ait…deux poids, deux mesures !

AZIZ JOUHADI – On vous remercie, on vous remercie…

Et, il nous remercie, nous remercie… de… d’avoir accordé ce temps, et… et voilà, il souhaite que l’on se rencontre une autre fois… !

Merci !

Nous on a vieilli, on ne peut plus subvenir à nos besoins…préparer les repas et tout ça… Donc on va pas encore revivre une vie de célibataire ! Notre souhait c’est de revenir, de retourner auprès des nôtres !

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Interviewer : Joël  GUTTMANN 
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